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La musique immatérielle...

Dernière mise à jour : 2 avr. 2020


A l’heure où l’industrie musicale s’effondre et où les modes d’écoute de la musique évoluent vers des formats standards dématérialisés (Mp3, YouTube, streaming), il nous est apparu intéressant de revenir quelque peu sur le phénomène de dématérialisation de la musique et de s’interroger sur ces nouvelles pratiques et orientations. Il est important de noter que celui-ci s’inscrit dans un processus plus global, comme on peut l’observer dans bien d’autres domaines, de la dématérialisation de l’image en passant par celle des livres, de « l’objet » en général.

L’objet dans la musique est apparu en même temps finalement que l’industrie musicale, ou inversement c’est l’industrie musicale qui a fait naître l’objet, et qui s’est appliquée à reproduire massivement des « objets » disque. Pendant très longtemps la musique est restée à l’état « brut », primaire. Elle était jouée, écoutée éventuellement ni plus, ni moins… C’est avec l’apparition du phonographe et du disque vers 1898, que cette industrie n’a cessé de croître. Tout à coup la musique a pu s’écouter, bien au-delà du « moment » où elle a été produite, et surtout celle-ci a pu être reproduite, en autant de fois qu’il était nécessaire. Sa technologie a évolué au fil du temps, de disque de cire sur une seule face, au disque deux faces, puis au développement des 78 tours, et enfin à généralisation du microsillon. Cette industrie a connu un tel essor, qu’elle en a généré une économie capitaliste démesurée et déshumanisée.

En 1964, une nouvelle technologie allait bouleverser le monde de l’industrie musicale : la cassette audio. C’est elle qui annoncera et ouvrira le champ de la copie privée. On peut donc aisément déterminer que le début du phénomène de la dématérialisation de la musique s’est développé à partir de cette date clé. En effet la cassette audio permettait tout à coup, non seulement d’écouter de la musique, mais plus encore, elle permettait d’en écouter plus et surtout d’en enregistrer soi- même. Le stockage et l’auto-enregistrement sont des processus qui sont sans aucun doute des facteurs accélérateurs. On les retrouve aujourd’hui pleinement. L’idée du stockage, se rapproche de la notion d’empilement. L’auditeur qu’il ait été éclairé ou non, pouvait à sa guise, conserver un maximum de musique, sur moins de place. Souvenez-vous par exemple qu’une cassette audio pouvait enregistrer des durées de 90 minutes sur une seule face… Un album entier pouvait rentrer sur une face, parfois même deux. Sur deux faces cela faisait au moins deux albums voir quatre. Imaginez donc le gain de place (moins encombrant que les disques vinyle) et la quantité de musique à écouter. De même cette technologie permettait de copier de la musique à sa guise, et de la coller comme on le souhaitait… Qui n’a pas réalisé des compilations, avec des morceaux extraits de différents albums et plus simplement d’enregistrer des albums complets, à partir des originaux vinyles. L’industrie de la musique a elle-même favorisé ces processus, en vendant des cassettes audio dédiées à l’enregistrement. L’auditeur pouvait désormais acheter simplement des cassettes audio vierges et enregistrer autant de musique qu’il souhaitait.

La notion artistique d’album dès lors a commencé à s’estomper. L’objectif de ce rapide retour en arrière, était de faire la démonstration, que le phénomène de la dématérialisation de la musique n’est pas récent, qu’il s’inscrit dans une suite logique d’une économie capitaliste qui s’est développée pleinement et qui a transformé peu à peu « l’audiophile », l’auditeur en consommateur de musique. Bien sûr aujourd’hui, grâce encore une fois à la technologie, la dématérialisation de la musique en est arrivée à son paroxysme… Quoi que nous n’en savons rien… Est-ce que Edison, Emile Berliner (l’inventeur du disque) auraient pu prévoir une telle évolution ? Sans doute pas…

L’objet « disque » a pendant des années était assimilé à une œuvre. Une œuvre musicale. Au même titre qu’un livre, qui est l’aboutissement du travail de l’écrivain, l’album était pour le musicien, synonyme d’œuvre finalisée. Issu d’un processus de création, long ou court, réfléchi, pensé, l’album avait du sens. Un musicien dès lors « écrivait » une discographie, pour faire le parallèle avec la bibliographie. L’objet disque vinyle a été pendant très longtemps son support, son format de prédilection. Grand, beau, permettant un travail graphique plus complet, technologiquement insurpassable, l’objet vinyle a connu ses heures de gloire. Il était unique.

Puis l’ère du numérique est arrivée. Et tout s’est accéléré. La vitesse de l’évolution technologique a précipité les choses, sans que l’on y prête plus que ça attention. Impuissants, et malgré quelques résistances, nous avons pu assister à cette dématérialisation extrême. Déjà l’industrie musicale durant les années 70 avait été secouée par des initiatives périphériques et alternatives. La musique dite indépendante s’est développée durant ces années-là, pour contrebalancer une industrie musicale redoutable et uniformisante. Des structures, des artistes se sont organisés, développant une vision singulière de la musique, de l’œuvre musicale, de sa distribution. Le Punk (vers 1977, avec des prémices un peu avant) est une idéologie issue de cette résistance. La notion « Do It yourself » devient un leitmotiv de toute une génération de créateurs : faire par soi-même, en dehors des circuits balisés, en toute indépendance. Ces « résistants » ont profité bien sûr des techniques qui ont évolué au fil du temps, et finalement de la démocratisation des moyens d’enregistrements, d’édition. Et toute la contradiction est là. Au départ, cette démocratisation était source de singularité, puis aujourd’hui elle a engendré une forme de globalisation. Quand on analyse l’histoire, les industries de masse musicales en ont été toujours les initiatrices… Elles ont proposé des solutions technologiques, au nom de l’émancipation de tous, de l’écoute pour tous. Des résistances se sont mises en place, puis ont été inlassablement balayées par cette industrie, toujours aussi avide de développer de l’homogénéité, avec pour objectif la rentabilité économique.

Quand le CD a détrôné le vinyle, puis la cassette, tout d’abord il était présenté comme le nouveau format révolutionnaire, où l’auditeur devait trouver une qualité sonore inimitable. Nous passions de l’analogique au numérique et c’était la grande époque de la haute-fidélité. D’abord assez élitiste (avec des appareils de lecture cher), il est devenu ensuite la norme absolue. Bien sûr quelques-uns continuaient à « résister » en éditant des vinyles, voir même des cassettes audio (le phénomène des mixtapes par exemple dans le Hip-Hop), mais le CD était partout, l’industrie musicale l’a porté. Et peu à peu les lecteurs de cassettes, les platines vinyles ont disparu des foyers de monsieur tout le monde. Durant cette période, la notion d’album, d’œuvre a continué à perdurer. Les indépendants ont emboité le pas, bénéficiant de la démocratisation du CD (devenu de moins en moins cher en fabrication). Mais finalement encore une fois l’industrie musicale, a accéléré les choses et a du coup ouvert peut être «la boite de Pandore ». Les industriels ont inventé le CDR (on retrouve la notion d’enregistrement), et en parallèle, avec Internet qui est rentré dans toutes les chaumières, ils ont développé des technologies de formats audio et par-delà des comportements totalement inédits : utilisation des smartphones, tablettes, ordinateur, YouTube…

La copie privée a pris des allures vertigineuses, avec le CDR à la fin des années 90 : il était dès lors possible à nouveau de copier des disques entiers, de compiler, comme pour la cassette audio, mais de manière encore plus importante. Qui plus est l’industrie musicale a mis au point des formats audio compressés (comme le mp3), qui ont amplifié le stockage massif de la musique. Depuis tout a évolué au point d’en arriver aujourd’hui à parler de la dématérialisation massive de la musique. Le CD n’a pas résisté. Il est aujourd’hui totalement dépassé, et mis au banc des supports audio, décrié. La musique quant à elle est devenue des fichiers informatiques, volatiles, légers, modifiables à souhait. Aujourd’hui le constat est sans appel. Les formats traditionnels (CD, Vinyle, cassette audio) sont devenus marginaux. Ils ne représentent qu’une part infime de la musique achetée, se cantonnant à des niches. La grande majorité des auditeurs ou plutôt consommateurs de musique se contente de musique « virtuelle ». Le format audio mp3 est devenu la norme, et les gens téléchargent illégalement ou légalement peu importe (là encore les industriels ont cru bon de courir après ça), on écoute en streaming (via des plateformes comme Deezer, Spotify), sans même télécharger. On regarde des vidéos, on écoute la radio, on lit sur son portable, sa tablette, son ordinateur. On compile des quantités de titres, tirés de différents albums, et on zappe la musique, comme on zappe les chaines de la télévision. On passe du coq à l’âne. Le support physique, l’objet a disparu. Les nouvelles générations n’ont même jamais eu entre les mains un disque… L’industrie musicale en a même abandonné son exploitation, désormais c’est la course au numérique, à outrance, développant des produits innovants, toujours plus originaux.

Il y a quelques temps j’écoutais le boss de Spotify France à la radio, qui vantait les mérites du streaming. Il paraît que c’est devenu le moyen privilégié d’écouter la musique… Cela a mis du temps, mais ils y sont parvenus… Tout le monde écoute la musique de cette façon. Ce personnage, qui était invité à une émission économique, expliquait en quoi c’était un modèle incontournable aujourd’hui. Le journaliste lui renvoyait que pourtant les artistes semblaient être sceptiques quant à la rémunération qu’ils percevaient en retour des écoutes des consommateurs. Ce dernier, balayait cette observation, en expliquant qu’ils s’agissaient de négociation avec les labels et autres maisons de disques. Et que comme dans toutes négociations, il y avait des gagnants et d’autres un peu perdants. Ils dégageaient toutes responsabilités sur les labels. Car ensuite c’est à eux de négocier avec leurs artistes… Ce qui est certain, c’est qu’avant de toucher 3 ronds sur du streaming il va falloir que votre musique soit écoutée une flopée de fois. Enfin et surtout, ce monsieur de Spotify expliquait que l’avantage du streaming c’est d’être infini… Un disque s’épuise, le streaming jamais… Il est sur la toile pour toujours… En voilà un d’argument… Vive le streaming ! (pourtant les catalogues sont bien pauvres…)

Les adeptes de la musique dématérialisée pourraient nous expliquer qu’il s’agit d’un retour aux sources, la musique dématérialisée donc immatérielle revient à ce que la musique a toujours été finalement. Un acte pur, un jet instantané et spontané, comme quand des musiciens jouent ensemble et assemblent des sons. C’est un point de vue, que je ne partage pas. La musique, jouée en « live » comme on dit, a certes un aspect unique, improvisée, variant de prestation en prestation. Mais la « dé-matérialité ne s’attache pas à traduire ça, non au contraire. Ce n’est que la transformation d’un enregistrement physique en fichier informatique. Le support physique fige la musique. Un disque est unique, lié à un enregistrement, il n’y aura aucun autre similaire. Ce semblant de liberté qu’invoquent certains, n’est rien d’autres qu’une manière de diffuser la musique, peut-être plus adaptée à des méthodes d’écoute actuelle. Les gens certes, je vous l’accorde, ne prennent plus le temps d’écouter la musique. Ils écoutent en voiture, sur leur téléphone, sur leur ordinateur. Le temps de la hi-fi de salon est révolu. Les industriels l’ont compris.

Sur le disque des Gun Club "Last Vegas story"... On préconise d'acheter le disque et de ne pas faire une copie cassette...


Mais pourquoi cette dématérialisation est aussi prégnante et connait de mois en mois un tel développement. Je vois à cela plusieurs raisons,Bien sûr il y a les industriels qui ont poursuivi des desseins mercantiles, au nom de la démocratisation de la musique, nous ne reviendrons pas dessus, j’ai essayé de l’expliquer plus haut. Il y aussi les effets des crises répétées qui appauvrissent les masses, et qui ne leur permettent pas d’acheter des supports qui, par ailleurs, sont toujours aussi chers. Mais je crois qu’il y a plusieurs autres responsabilités. En premier lieu les artistes eux-mêmes, qui ont participé à leur manière à cette problématique. Ce désir absolu de reconnaissance de l’artiste l’a poussé à collaborer avec ces firmes de la musique, pour diffuser sa musique, afin qu’un plus grand nombre découvre ses créations. Il ne m’appartient pas de dire si c’est une bonne chose, mais je crois qu’en tout cas, cela n’a rien arrangé. L’artiste ne peut plus se contenter de créer, il a besoin qu’un plus grand nombre de ses pairs le découvre, et le commente. Comme une quête absolue. On est loin finalement du processus que décrivait René Char. L’artiste veut que son résultat final, soit le plus largement accessible, quoi de plus alléchant que des formats virtuels qui se répandent si facilement. Bien sûr on a crié au scandale, mais les gesticulations des débuts ont fait place à une approbation silencieuse. Désormais on l’utilise même, abandonnant les vieux formats, infiltrant les réseaux sociaux. Par ailleurs le musicien a profondément évolué. La musique était un langage, et nécessitait un savoir et un apprentissage. Aujourd’hui la démocratisation de la musique grâce aux moyens technologiques a démystifié la composition. Le Punk a monté en exergue ce principe fondamental, celui de l’autodidactie. Une idée noble mais ô combien finalement perverse : la musique aujourd’hui est produite massivement, par des gens parfois qui n’ont jamais tenu un instrument entre les mains, qui n’écrivent plus la musique, mais qui n’apportent pourtant aucune innovation artistique, comme si la démocratisation de la musique avait produit elle-même cette homogénéité que je dénonce depuis quelques lignes. Donc à priori la dématérialisation de la musique s’est aussi nourrie de cette accessibilité générale à la musique pour tout un chacun.

De l’art sommes-nous passés à de l’amusement ? Du « hobby »… ? Voilà un autre débat, sans doute… La musique aujourd’hui est dans l’immédiateté. On la consomme très vite certes, mais on la produit aussi très vite. Les anciens processus de création long et laborieux ont été abandonnés au profit d’un principe de composition fulgurant… Le danger : une production de masse qu’elle soit à la marge ou pas, un empilement de la musique qui inonde tous les canaux de diffusion.

Alors pour conclure sur ce phénomène, qui nous a ouvert des champs variés (qu’il nous appartient désormais d’explorer), la dématérialisation de la musique semble irrémédiable. Il ne s’agit plus de s’apitoyer, de larmoyer, et de chercher à trouver des responsables. C’est ainsi, c’est acté, c’est un constat. Il s’agit davantage d’imaginer encore une autre musique, et de remettre au centre de tout, le principe de création et son processus.

Dès lors mon positionnement en tant qu’éditeur phonographique indépendant est de remettre l’objet, le disque, l’album comme œuvre au centre de nos préoccupations artistiques. Il s’agit de donner l’opportunité à des artistes de penser leur musique et de la figer à un moment donné. Bien sûr c’est un contrepied, peut-être inévitable (on est ce que l’on est), mais c’est surtout dans l’idée de prendre le maquis, de résister, nous en parlions plus haut. Le disque, le cd, la cassette, qui plus est, édités de manière très limitée, au compte-goutte, donnent une valeur ajoutée indéniable à l’objet. C’est l’essence même de la microédition, rendre l’objet rare et présenter des œuvres émanant de ce fameux processus de création. Reparler d’album, sans doute une manière d’échapper au poids de la globalisation. L’édition microscopique et indépendante permet de reprendre le temps de composer, d’éditer, de fabriquer aux musiciens et aux éditeurs, et pour les auditeurs de chercher, découvrir, écouter. Le disque est donc un symbole révélateur d’une œuvre. En faire sa promotion c’est essayer d’échapper à cette dématérialisation irrémédiable, et presque forcée. Comment éviter d’être sur la toile, aujourd’hui c’est presque impossible, tant le consommateur de musique tel un vampire assoiffé, se gave de musique… Eux même font circuler la musique même si l’on a rien demandé… L’œuvre, là n’a plus de sens, elle va rejoindre un disque dur déjà bien rempli, et sera parfois écoutée dans son ensemble mais la plupart du temps sera disséquée, démembrée pour atterrir dans des playlists quelconques du monde entier, ainsi vont les nouvelles technologies. Tenter de faire vivre et circuler des œuvres originales à travers des objets rares, voilà une conviction, un engagement.


Sur l'album de TAR "Toast", le groupe conseille d'acheter le vinyl c'est en 1993...

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