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Les terrains de la mémoire...

  • kocat
  • 23 juin
  • 22 min de lecture

Il m’est toujours difficile de séparer complètement ce qui relève du football de ce qui relève de la musique dans la manière dont je me suis construit, et plus j’avance dans ce récit, plus il me semble que cette séparation est artificielle, presque commode, comme si l’on avait besoin de ranger les passions dans des tiroirs distincts pour les rendre supportables ou simplement racontables, alors qu’en réalité elles ont toujours circulé dans le même espace intérieur, un espace fait de bribes de mémoire, de voix entendues à la télévision, de pochettes vues dans les rayons des kiosques, de maillots aperçus sur des écrans cathodiques, de noms qui résonnaient sans que je sache encore pourquoi ils restaient accrochés, et je crois que si je reviens aujourd’hui à ces années-là, à la fin des années 70 puis au début des années 80, ce n’est pas tant pour raconter une enfance sportive que pour tenter de comprendre comment se fabrique une sensibilité, comment se forme un regard qui, plus tard, se mettra à chercher dans les disques la même chose qu’il cherchait déjà dans les matchs, c’est-à-dire moins des résultats que des atmosphères, moins des classements que des fragments de monde.


Je me souviens de la Coupe du monde 1978 comme d’un ensemble extrêmement flou, presque irréel, où tout tient davantage de la sensation que du récit, avec cette impression persistante que le football arrivait jusqu’à moi à travers des filtres successifs, la télévision bien sûr, mais aussi les conversations des adultes, les journaux que je ne lisais pas encore vraiment, et surtout ces images isolées qui semblaient flotter sans contexte, comme ce petit gaucho dessiné qui servait de mascotte et qui, pour des raisons qui m’échappent encore, s’est fixé dans ma mémoire de manière beaucoup plus durable que n’importe quel match, et il est possible que cela tienne à quelque chose d’aussi simple que le fait de l’avoir porté, ce personnage, sur des chaussettes, comme si l’objet textile avait eu plus de poids affectif que l’événement lui-même, comme si déjà la mémoire choisissait ses supports avec une logique qui n’était pas celle de l’histoire mais celle de l’intimité.

À cette époque, le football n’était pas encore un monde autonome, il faisait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste de sensations enfantines, au même titre que les émissions de télévision du mercredi, les sons qui venaient de la cuisine, les trajets en voiture, ou même les premières musiques que j’entendais sans savoir qu’elles allaient me suivre longtemps, et je crois que c’est là que commence le lien avec ce qui deviendra plus tard ma vie musicale, dans cette manière très particulière de ne pas distinguer les domaines, de ne pas hiérarchiser les passions, de laisser entrer dans la même mémoire des choses aussi différentes qu’un match de Coupe du monde et une chanson entendue par hasard à la radio, comme si tout appartenait à un même flux.


Puis il y a eu 1982, et là quelque chose change, non pas parce que le football change objectivement, mais parce que ma manière de le recevoir devient beaucoup plus intense, beaucoup plus consciente, comme si soudain les événements extérieurs trouvaient en moi un endroit où s’imprimer avec davantage de précision, et je revois encore cette période des vacances en Bretagne, à Quiberon, avec cette impression que l’été entier s’organisait autour des matchs sans que cela ne soit jamais formulé comme tel, et surtout ce soir de Séville, ce match contre la RFA, qui reste pour moi moins un match qu’une expérience émotionnelle pure, quelque chose qui dépasse largement le cadre sportif.

Je me souviens avoir pleuré, mais ce souvenir est trompeur si on le réduit à une simple scène de tristesse enfantine, parce qu’avec le recul, ce qui me frappe davantage, c’est la découverte brutale de l’asymétrie entre l’intensité avec laquelle on vit un événement et l’indifférence avec laquelle le monde continue après, comme si ce que je considérais comme un drame personnel n’était en réalité qu’un épisode parmi d’autres dans une histoire beaucoup plus vaste, et c’est sans doute à ce moment-là que le football cesse définitivement d’être un simple jeu pour devenir une forme d’apprentissage affectif, une manière d’être confronté à la déception, à l’injustice perçue, à la cruauté des prolongations, à la violence silencieuse des tirs au but avant même que ceux-ci ne deviennent un cliché médiatique.

Et pourtant, paradoxalement, c’est aussi à partir de là que naît quelque chose de profondément attachant, parce que cette fragilité des résultats, cette impossibilité de maîtriser complètement le récit, rapproche étrangement le football de ce que je découvrirai plus tard dans la musique indépendante, dans ces disques qui n’ont rien d’évident, qui ne donnent pas immédiatement ce qu’ils promettent, qui demandent du temps, de la répétition, parfois même une forme d’obstination, et je me rends compte aujourd’hui que mon rapport aux groupes que j’ai aimés plus tard, qu’il s’agisse de Duran Duran dans un premier temps puis de toutes ces scènes plus discrètes que j’ai explorées ensuite, repose sur la même logique émotionnelle que mon rapport au football enfantin, c’est-à-dire une fidélité qui n’a rien de rationnel, qui ne dépend pas de la performance mais de l’attachement initial.


Chez mes grands-parents, cette logique prenait une autre forme encore, plus concrète, plus matérielle, notamment à travers mon oncle Xavier (qui m'initia aussi au Nîmes Olympique, avec son stade mythique Jean Bouin, à quelques entravées de la maison de mes grands parents), qui incarnait à sa manière une forme de transmission que je ne comprenais pas encore comme telle, et qui passait par des objets très précis, des magazines Onze ou France Football que je feuilletais sans ordre, en m’arrêtant sur des compositions d’équipe comme on s’arrête plus tard sur des tracklists de disques, en essayant de comprendre des hiérarchies invisibles, des numéros, des positions, des noms qui formaient déjà une cartographie du monde, et il y avait dans ces lectures quelque chose qui relevait presque de la même fascination que celle que j’éprouverai plus tard pour les labels indépendants, Factory, 4AD, ou même certains noms plus confidentiels, parce qu’au fond il s’agissait toujours de repérer des systèmes, des appartenances, des esthétiques implicites.

Je me souviens aussi de la Suède, de cette présence étrange et presque obsessionnelle qu’avait ce pays dans mon imaginaire d’enfant, sans que je puisse réellement l’expliquer, comme si certaines géographies s’imposaient à moi avant même que j’aie les moyens de les justifier, et je crois que cette fascination n’était pas si éloignée de celle que j’aurai plus tard pour certaines scènes musicales anglaises ou scandinaves, comme si le football avait été la première manière d’apprendre que le monde était découpé en territoires imaginaires avant d’être des réalités politiques ou géographiques.

Et puis il y avait les albums Panini, qui constituent sans doute, rétrospectivement, une forme d’éducation parallèle, une école de la patience et du désir incomplet, puisqu’il s’agissait toujours de combler des manques sans jamais réellement parvenir à les combler entièrement, et il est frappant de constater à quel point ce geste de collectionner des vignettes ressemble à ce que deviendra plus tard la recherche de disques rares, l’attente d’un vinyle introuvable, la joie presque disproportionnée de trouver un enregistrement oublié, comme si le plaisir ne résidait jamais dans la possession mais dans la possibilité de compléter quelque chose d’inachevé.


Même le Stade Lavallois, avec son maillot orange qui n’avait rien d’évident dans le paysage du football français, entre dans cette logique étrange du choix enfantin, totalement déconnecté des hiérarchies sportives, et je me rends compte que mes premières fidélités footballistiques fonctionnaient exactement comme mes fidélités musicales futures, c’est-à-dire selon une esthétique intuitive, presque accidentelle, où une couleur, un nom ou une ambiance suffisait à déclencher un attachement durable, et c’est peut-être cela, finalement, que je continue à chercher aujourd’hui dans la musique indépendante, cette forme de reconnaissance immédiate qui ne passe pas par le discours mais par une évidence presque physique.


Ainsi, lorsque je repense à ces années, je ne vois pas deux histoires parallèles, celle du football d’un côté et celle de la musique de l’autre, mais une seule et même formation lente, celle d’un regard qui apprend à se nourrir de fragments, à construire du sens à partir de détails dispersés, à trouver de la cohérence dans ce qui, de l’extérieur, ressemble à une accumulation désordonnée d’expériences, et il est possible que tout cela n’ait jamais cessé, que le football n’ait été que la première manifestation d’une disposition plus générale à être affecté par des formes, des sons, des couleurs, des noms, et que la musique n’ait fait que prolonger ce mouvement initial sans jamais le remplacer.


Et peut-être était-ce cela qui changeait imperceptiblement à mesure que j'avançais dans l'adolescence : le football cessait d'être un spectacle pour devenir un lieu dans lequel je voulais enfin entrer. Pendant des années, je l'avais vécu à distance, par l'intermédiaire de la télévision, des magazines de mon oncle, des albums Panini, des commentaires radiophoniques et des récits des autres. J'avais appris à connaître les équipes avant même de connaître un vestiaire, à reconnaître les maillots avant d'en enfiler un, à imaginer l'odeur de l'herbe sans avoir vraiment fréquenté les terrains. Il y avait là une situation paradoxale qui ressemble d'ailleurs beaucoup à ce que je vivrai plus tard avec la musique : j'avais longtemps collectionné les disques de groupes que je ne verrais jamais sur scène, construit un imaginaire autour de villes où je n'avais jamais mis les pieds, parcouru Birmingham, Manchester ou Göteborg à travers quelques pochettes, quelques interviews et beaucoup d'imagination. Je me rends compte aujourd'hui que j'ai toujours commencé par rêver les choses avant de les vivre, lorsque j'avais la chance de pouvoir les vivre un jour.


L'année 1985 marque sans doute une première rupture. Je garde le souvenir de plusieurs matchs vus au stade Pierre-Pibarot d'Alès, alors que l'Olympique Alésien réalisait de belles saisons en deuxième division. Il est toujours étrange de constater que certains matchs disparaissent complètement de la mémoire alors que d'autres continuent d'occuper une place disproportionnée. Celui qui me revient immédiatement est la réception de Saint-Étienne, un match décisif pour l'accession aux barrages. Ce n'était pas seulement la venue d'un grand club, même si les Verts continuaient à exercer une fascination particulière sur tous ceux de ma génération. C'était surtout mon premier véritable match dans un stade.

Je crois que l'on n'oublie jamais son premier stade.

On pense y aller pour voir un match. En réalité, on découvre tout autre chose. On découvre que le football possède une épaisseur que la télévision ne montre pas. Les tribunes respirent, les conversations montent avant le coup d'envoi, les odeurs de tabac, de merguez ou de pelouse humide se mélangent, les joueurs paraissent beaucoup plus petits qu'à l'écran et, paradoxalement, beaucoup plus réels. À la télévision, le football était déjà un spectacle ; au stade, il devenait un paysage. Je ne me souviens pas de tous les détails de cette rencontre entre Alès (avec Monczuk) et Saint-Étienne, mais je me souviens très bien de ce sentiment étrange d'entrer enfin dans un monde que je ne connaissais jusque-là qu'à travers des images.


Quelques mois plus tard arrivait la Coupe du monde au Mexique.

Pour beaucoup de passionnés, 1986 demeure une référence absolue. Pour moi, elle représente surtout le moment où le football cesse définitivement d'être une distraction pour devenir une véritable passion. Cette fois, je ne me contente plus de suivre les résultats. Je regarde presque tout. J'attends les matchs. J'apprends les compositions d'équipes. Les noms des joueurs étrangers ne me semblent plus exotiques ; ils deviennent familiers, presque aussi familiers que ceux des chanteurs qui, quelques années plus tard, peupleront mes collections de disques. Je réalise en écrivant ces lignes que j'ai toujours entretenu le même rapport avec les noms propres. Certains enfants mémorisent les capitales ou les marques de voitures. Moi, je retenais les effectifs des équipes nationales comme je retiendrais ensuite les musiciens d'un groupe anglais obscur. Il y avait déjà cette curiosité presque encyclopédique qui ne m'a jamais quitté.

Je revois encore ce quart de finale contre le Brésil. Nous étions en Lozère, chez Daniel. Avec le recul, je serais incapable de raconter précisément la journée qui avait précédé le match. En revanche, je pourrais presque retrouver les émotions minute après minute. Ce France-Brésil demeure sans doute l'un des plus beaux matchs que j'aie jamais vus. Il y avait là quelque chose qui dépassait le football, une forme de beauté presque gratuite, où chaque équipe semblait capable de produire un geste que l'on croyait impossible quelques secondes auparavant. Puis revint l'Allemagne. Ou plutôt la République fédérale d'Allemagne, celle que mon enfance avait fini par identifier comme l'adversaire insurmontable, presque une fatalité. Une nouvelle demi-finale. Une nouvelle défaite. Une nouvelle tristesse. Et mon père. Toujours mon père.

Il continuait à me taquiner avec cette constance qui me désespérait alors mais que je regarde aujourd'hui avec beaucoup plus de tendresse. Lui ne soutenait jamais l'équipe de France. Ou peut-être trouvait-il simplement amusant de prendre le contre-pied de mon enthousiasme. Il jubilait presque lorsque les Bleus perdaient. Moi, je vivais ces défaites avec une intensité que je ne retrouverais plus guère que dans certaines séparations ou quelques deuils symboliques. Cela peut sembler dérisoire lorsqu'on est adulte, mais un enfant ne hiérarchise pas ses émotions. Une défaite en Coupe du monde peut occuper tout l'espace de son chagrin.


L'année 1986 fut aussi celle d'un autre bouleversement, infiniment plus important encore.

Nous quittions le Midi. Je laissais derrière moi les Cévennes, les paysages de mon enfance, cette lumière si particulière qui continue encore aujourd'hui à habiter certains de mes souvenirs, pour rejoindre le Cher, la Sologne. Il est curieux de constater que les grands changements de vie s'accompagnent souvent de petites décisions qui paraissent secondaires sur le moment mais qui finissent par tout modifier. C'est précisément à cette époque que mes parents, qui avaient si longtemps refusé que je pratique le football, finirent par céder.

Comme si le changement de région (pas seulement sans doute) autorisait aussi un changement d'existence. Et pour la première fois, je n'allais plus seulement regarder le football. J'allais enfin le vivre.


Avec le recul, je me demande souvent si ce n'est pas précisément pour cette raison que je garde un souvenir aussi lumineux de ces années solognotes. Bien sûr, il y eut le déracinement, l'abandon brutal des Cévennes, cette sensation étrange de passer d'une lumière à une autre, d'un relief tourmenté à une région où les forêts semblent avaler l'horizon et où les routes traversent des kilomètres de silence avant de rencontrer un village. À l'adolescence, on ne mesure jamais vraiment ce que représente un déménagement. On croit simplement changer de maison. En réalité, on change de décor intérieur. On laisse derrière soi des habitudes, des odeurs, des visages, et il faut tout recommencer. Les adultes parlent de mobilité géographique ; les enfants, eux, doivent réinventer leur monde.

Le football fut probablement l'un des premiers langages qui me permit de le faire.

J'intégrai l'US Nançay.


Je souris encore en écrivant ce nom, parce qu'il dit beaucoup de ce qu'était le football amateur à cette époque. Un petit club de campagne, perdu au milieu de la Sologne, loin des lumières des grands stades que je regardais quelques semaines plus tôt pendant la Coupe du monde mexicaine. D'un côté, les tribunes immenses de Guadalajara ou de Mexico, les caméras du monde entier, les exploits de Platini, de Maradona ou de Lineker ; de l'autre, un terrain entouré d'arbres, des vestiaires modestes, des bénévoles qui faisaient vivre le club avec une générosité silencieuse. Il y avait là un contraste immense, mais je ne le vivais pas comme une déception. Au contraire. J'avais enfin le sentiment d'entrer dans cette grande famille du football dont je n'avais jusqu'alors été qu'un spectateur.

Le hasard, ou peut-être l'ironie de l'histoire, voulut que nos maillots soient noirs et blancs. Impossible de ne pas penser, aujourd'hui encore, à ceux de la République fédérale d'Allemagne, cette équipe qui m'avait fait tant pleurer deux étés de suite. Je n'y voyais évidemment aucun symbole à l'époque. C'était simplement notre tenue. Mais la mémoire aime fabriquer des clins d'œil après coup, comme si elle cherchait à donner du sens à ce qui n'en avait pas forcément lorsqu'on le vivait.


Je découvris très vite que l'amour du football ne faisait pas automatiquement de moi un bon footballeur.

J'étais loin d'être un technicien. Les gestes qui semblaient si simples à la télévision devenaient soudain infiniment plus compliqués lorsqu'il fallait les réaliser soi-même. Je ne comprenais pas toujours les subtilités du jeu, le hors-jeu demeurait pour moi un mystère presque métaphysique, cette règle invisible qui arrêtait brusquement une action sans que je sache toujours pourquoi, et je me demande parfois si cette incompréhension ne ressemblait pas à celle que j'éprouverais plus tard devant certaines musiques expérimentales : je sentais qu'il existait une logique, mais il me faudrait du temps pour l'apprivoiser.

Ce que je possédais, en revanche, c'était une qualité beaucoup plus simple.

Je courais. Je courais beaucoup. Je courais vite.

Alors on décida de me faire jouer ailier droit, avec le numéro 7 dans le dos, et très rapidement un surnom s'imposa : TGV.

Les adolescents distribuent les surnoms avec une facilité qui tient souvent du bon sens le plus élémentaire. Je n'étais pas le plus habile. Je n'étais pas celui qui voyait le jeu avant les autres. Je n'avais pas la précision des meilleurs centreurs ni la finesse technique des vrais meneurs. Mais je pouvais avaler mon couloir pendant tout un match, revenir défendre, repartir immédiatement, sans me poser beaucoup de questions. Il y avait probablement déjà dans cette manière de jouer quelque chose qui me ressemblait : davantage de volonté que de talent, davantage d'énergie que de virtuosité.

Ma première saison fut celle de l'apprentissage.

Je commençais souvent sur le banc. Lorsque j'entrais, je voulais tellement bien faire que je faisais exactement l'inverse. Mes centres terminaient derrière le but, mes passes manquaient de précision, je prenais parfois la mauvaise décision au mauvais moment. Pourtant, je ne garde aucun souvenir d'humiliation. Je me souviens surtout d'une bienveillance collective qui me frappe encore aujourd'hui. Le football amateur possède cette qualité rare de fabriquer des appartenances sans exiger l'excellence. On pouvait être maladroit, progresser lentement, apprendre à son rythme ; tant que l'on était présent, volontaire, fidèle au groupe, on avait sa place.

Je revois ces entraînements lorsque la nuit tombait doucement sur la forêt solognote. L'humidité montait des sous-bois, les projecteurs dessinaient des halos imparfaits dans lesquels virevoltaient des nuées d'insectes, les cris des entraîneurs se perdaient parfois dans les arbres. Avec le recul, je crois que ces paysages ont autant compté dans ma construction que les matchs eux-mêmes. Ils possédaient une mélancolie discrète que je retrouverais, des années plus tard, dans certaines pochettes de disques ou dans les atmosphères des groupes anglais que j'allais découvrir. C'est peut-être étrange de rapprocher la Sologne de la scène indépendante britannique, et pourtant, lorsque j'écoute aujourd'hui certains albums de Sad Lovers & Giants, de The Sound ou de Dif Juz, je retrouve parfois cette lumière grise, cette humidité, cette impression de solitude habitée qui caractérisait nos terrains de campagne à l'automne.

Le football et la musique n'ont cessé, dans ma mémoire, de dialoguer sans jamais se rencontrer vraiment.


Je rencontrai aussi des garçons qui allaient rendre ces années infiniment plus belles qu'elles ne l'auraient été sans eux.

Il y avait Pierrot, mon arrière, sur lequel je pouvais compter lorsque je perdais un ballon un peu bêtement. Il y avait surtout Jesus, qui habitait Neuvy-sur-Barangeon comme moi. Lui jouait depuis longtemps. Défenseur rugueux, solide, il possédait cette expérience qui me manquait encore. Nous étions très différents sur le terrain, mais cela n'avait finalement aucune importance. Ce que je garde de ces années, ce ne sont pas les compositions d'équipe, mais les amitiés qu'elles ont fait naître. Les victoires finissent toujours par disparaître dans les statistiques ; les visages, eux, continuent de vous accompagner longtemps.

Et puis il y avait les déplacements.

Je pourrais presque écrire plusieurs pages sur ces trajets tant ils résument, à eux seuls, le football amateur des années quatre-vingt.

Je revois Jojo, sa Renault 5, ses cigarettes qui ne quittaient jamais vraiment sa bouche (son imprégnation d'alcool aussi), sa manière de conduire beaucoup trop vite sur les petites routes du Cher tout en nous parlant dans un berrichon dont nous ne comprenions parfois que quelques mots. Il existait chez lui une forme de poésie involontaire. Ses phrases semblaient sortir d'un autre temps, d'un autre monde, et pourtant elles faisaient partie intégrante de nos dimanches. Aujourd'hui encore, lorsque je croise une vieille R5, il m'arrive de penser à lui avant même de penser à la voiture elle-même.

Il est étrange de constater à quel point les véhicules deviennent parfois des capsules de mémoire. D'autres se souviennent d'un but décisif ; moi, je me souviens d'une Renault 5 qui sentait le tabac froid, de routes bordées de charmes et de chênes, de conversations incompréhensibles et de cette impression que le football était aussi une manière de découvrir un territoire. Nous parcourions le Cher comme, quelques années plus tard, je parcourrais la carte de l'Angleterre à travers les groupes que j'écoutais. Avant de connaître géographiquement Manchester, Birmingham, Leeds ou Liverpool, j'avais appris à connaître Argent-sur-Sauldre, Aubigny, Vierzon, Plaimpied-Givaudins, St Eloy de Gy ou Saint-Florent-sur-Cher grâce au football. Les passions ont ceci de merveilleux qu'elles dessinent des cartes sentimentales qui n'ont rien à voir avec celles des atlas.


Je m'aperçois d'ailleurs que je me souviens beaucoup moins des scores (quelques uns quand même comme ce match nul contre Orval, et cette bagarre, une jambe cassée et un but égalisateur par mes soins, mais c'était peut être sur la deuxième saison) que des trajets.

Les kilomètres avalés le dimanche matin. Les routes bordées de forêts. Les champs encore blanchis par le givre lorsque l'hiver s'installait. Les sacs de sport posés les uns contre les autres dans le coffre de la voiture. Les blagues qui revenaient inlassablement. Cette manière qu'ont les adolescents de rire de tout sans vraiment savoir pourquoi. Nous avions l'impression de partir loin alors que nous ne faisions souvent qu'une trentaine ou une quarantaine de kilomètres. À quinze ans, le monde est toujours plus vaste qu'il ne l'est réellement.


Ma deuxième saison fut différente.

Sans que je sache exactement pourquoi, les choses commencèrent à trouver leur place. Peut-être avais-je simplement grandi. Peut-être avais-je enfin compris que le football n'était pas une succession d'exploits individuels mais un langage collectif, une manière de se déplacer avec les autres plutôt que contre eux. Je jouais davantage. Je n'étais plus seulement celui que l'on faisait entrer en fin de rencontre lorsque le match était déjà joué. J'étais devenu titulaire.

Je continuais à courir énormément, sans doute plus que de raison. Mon surnom de TGV me collait toujours à la peau, mais il ne désignait plus seulement ma vitesse. Il était devenu une manière affectueuse de me reconnaître, de dire que j'appartenais enfin au groupe. Les centres devenaient plus précis. Les appels plus justes. Je marquais même quelques buts. Pas des chefs-d'œuvre, pas de ceux que l'on raconte encore trente ans plus tard, mais des buts qui avaient une importance immense pour l'adolescent que j'étais. Ils représentaient une forme de récompense discrète, la preuve que le travail finissait parfois par payer.

J'ai souvent pensé, des années plus tard, que cette période avait profondément influencé mon rapport à la musique.

Dans le football comme dans les disques, je n'ai jamais été attiré par les génies évidents. Je me suis toujours senti plus proche des travailleurs de l'ombre, de ceux qui progressent lentement, qui ne brillent pas immédiatement mais construisent patiemment quelque chose. Peut-être est-ce pour cette raison que j'ai toujours préféré les groupes qui évoluaient loin des projecteurs aux grandes machines commerciales. Je retrouvais chez eux cette même forme de persévérance silencieuse que j'admirais inconsciemment chez certains de mes partenaires.

Nous réalisions une belle saison.

Le championnat nous souriait. Les matchs avaient désormais un goût particulier, celui que procure la confiance lorsqu'elle s'installe peu à peu dans un groupe. Nous avancions ensemble, sans vraiment mesurer ce qui était en train de se construire. À cet âge-là, on vit davantage le présent que l'on ne pense à l'avenir.

Il y eut aussi la Coupe.

Je crois que le football amateur révèle toute sa poésie dans les compétitions à élimination directe. Pendant quelques semaines, chaque rencontre devient un petit événement. Les villages vivent au rythme du prochain tour. On se surprend à rêver un peu plus loin que d'habitude. Rien n'est rationnel. Tout paraît possible.

Nous montâmes finalement en Cadets Élite. Elle représentait énormément pour nous. Nous avions le sentiment d'avoir franchi une étape importante. Les mots "régional" ou "élite" possédaient alors une résonance presque magique. Ils ouvraient un horizon nouveau.

Et pourtant, je n'y jouerais jamais.

Le temps, une fois encore, décida autrement. Je passais chez les juniors.


Je crois que c'est l'une des premières fois où je pris conscience que la vie ne nous laisse jamais profiter très longtemps des étapes que nous franchissons. Au moment où une porte s'ouvre, une autre nous oblige déjà à avancer.

En parallèle, je continuais à vivre le football à travers les championnats professionnels avec un enthousiasme qui ne faiblissait pas.

Le Stade Lavallois occupait toujours une place particulière dans mon cœur. Je pourrais difficilement expliquer aujourd'hui pourquoi cette fidélité avait résisté aux années. Bien sûr, il y avait toujours ce maillot orange, cette identité si singulière dans le paysage français. Mais il y avait davantage. Laval incarnait une certaine idée du football provincial, discret, sérieux, éloigné des projecteurs. En y réfléchissant, je retrouve exactement les raisons qui me feront aimer, quelques années plus tard, des groupes comme Positive Noise, Polyrock, The Essence ou les Stockholm Monsters. Ils ne dominaient rien. Ils n'occupaient jamais les premières pages des magazines. Ils construisaient simplement, avec une obstination admirable, une œuvre qui parlait à ceux qui acceptaient de la découvrir.

Je suivais également le Nîmes Olympique, parce que c'était mon histoire familiale (il y a avait d'ailleurs un ancien croco qui tenait un commerce de Chasse & Pêche, à l'angle de la rue Nationale pas loin de l'atelier de mon oncle serrurier et que je croisais en rendant visite à ce dernier), et je continuais à regarder avec affection l'Olympique d'Alès en Cévennes. Ces clubs racontaient encore quelque chose du territoire que j'avais quitté. Ils constituaient une manière de maintenir un lien avec le Midi, comme si les résultats du dimanche continuaient à me relier à une partie de mon enfance.

Je nourrissais même un rêve. Celui d'intégrer le centre de formation du Stade Lavallois.

Aujourd'hui, cette idée peut sembler naïve, mais elle ne l'était pas pour le garçon que j'étais. J'avais pris ma plus belle plume pour écrire au club. Je crois que cette lettre dit beaucoup de mon caractère. J'ai toujours préféré m'adresser directement aux gens plutôt que d'attendre que les choses arrivent. Plus tard, je ferais exactement la même chose avec la musique. J'écrirais à des groupes, à des labels, à des musiciens dont j'admirais le travail, avec cette conviction un peu candide que les passions justifient toutes les audaces.

La réponse arriva. Elle était polie. Encourageante même. Mais négative.

On m'expliquait qu'il fallait passer par les filières classiques de détection.

Je n'ai pas vécu cette réponse comme un drame.

Elle ressemblait davantage à ces petites bifurcations silencieuses qui orientent une existence sans que l'on s'en aperçoive sur le moment. Si Laval m'avait répondu autrement, ma vie aurait-elle été différente ? Personne ne peut répondre à cette question. Je sais simplement que quelques années plus tard, une autre passion allait réclamer de plus en plus de place, jusqu'à occuper presque tout l'espace disponible.

La musique approchait. Je ne le savais pas encore.

Mais elle était déjà là, quelque part, à attendre son heure, exactement comme le football avait attendu la sienne lorsque j'étais enfant.


Il y eut pourtant encore quelques très belles années de football, celles des juniors, qui demeurent probablement les plus heureuses de toute ma pratique, parce qu'à cet âge-là, le résultat commence paradoxalement à compter un peu moins que les liens qui se sont tissés au fil des saisons. Nous nous connaissions désormais depuis plusieurs années, nous avions grandi ensemble, partagé les mêmes entraînements sous la pluie, les mêmes terrains détrempés, les mêmes vestiaires où l'odeur du camphre, de la terre et des chaussures humides finissait par faire partie du décor. Je serais bien incapable de restituer aujourd'hui la composition exacte de toutes les équipes dans lesquelles j'ai joué. En revanche, je pourrais encore retrouver presque tous les visages. C'est peut-être cela, au fond, la véritable mémoire du football. On croit qu'elle est faite de scores et de classements. Elle est en réalité peuplée de silhouettes.

Les saisons passaient, et je continuais d'occuper ce couloir droit qui était devenu mon territoire. Je n'étais toujours pas le joueur le plus élégant de l'équipe. Je regardais parfois certains de mes camarades avec une forme d'admiration silencieuse. Ils possédaient cette facilité technique qui semblait leur être naturelle, cette manière de contrôler un ballon comme s'il leur appartenait depuis toujours. Je ne les enviais pas vraiment. J'avais fini par comprendre que chacun possédait sa manière d'être utile. Je courais toujours beaucoup, je revenais défendre, je proposais des solutions, je multipliais les appels. Avec le temps, j'avais appris à centrer un peu mieux, à lever davantage la tête, à sentir le déplacement de mes partenaires. Je marquais aussi quelques buts. Ils n'avaient rien de spectaculaire, mais ils avaient pour moi une valeur immense, parce qu'ils représentaient moins une performance qu'une progression.


Notre parcours en championnat fut de ceux qui laissent de beaux souvenirs. Nous avions trouvé un équilibre. Cette sensation est difficile à expliquer à quelqu'un qui n'a jamais pratiqué un sport collectif. Il arrive un moment où une équipe cesse d'être une addition de joueurs pour devenir un organisme vivant. Les automatismes apparaissent sans que personne ne les ait vraiment théorisés. On sait presque instinctivement où va partir le ballon. On anticipe le déplacement de celui qui joue à côté de vous. On se comprend parfois sans parler. J'ai retrouvé plus tard cette même sensation lorsque je jouais dans un groupe. Là aussi, il existe un instant presque mystérieux où les individualités s'effacent au profit d'un son commun. Le football m'avait appris cela bien avant la musique : la beauté naît souvent de l'écoute des autres.

Nous eûmes également un très beau parcours en Coupe du Cher. Les coupes possèdent toujours une saveur particulière. Elles autorisent les rêves que le championnat interdit parfois. On y rencontre des équipes que l'on ne croise jamais le reste de l'année. On se surprend à imaginer que tout est possible. Nous atteignîmes les demi-finales. En face, le FC Bourges.

À l'époque, Bourges représentait un autre monde. Une ville. Un grand club à nos yeux. Nous perdîmes trois à zéro, mais, curieusement, cette défaite n'efface en rien le plaisir d'être arrivés jusque-là. Je crois que l'on apprend très jeune, dans le football amateur, que l'on peut être heureux malgré une défaite, pour peu que le chemin parcouru ait eu du sens.

Il y eut aussi la Coupe Gambardella, qui faisait rêver tous les jeunes footballeurs. Là encore, la réalité se montra beaucoup plus sévère que nos espérances. Je me souviens notamment d'une lourde défaite contre Sully-sur-Loire. Sur le moment, ces raclées paraissent immenses. Avec le recul, elles deviennent presque attendrissantes. Elles font partie de cet apprentissage permanent qui consiste à découvrir qu'il existera toujours plus fort que soi, et que cela n'enlève rien au plaisir de jouer.


Pendant ce temps, sans que je m'en aperçoive véritablement, quelque chose était en train de se déplacer à l'intérieur de moi.

Le football occupait toujours une place immense, mais une autre passion commençait à réclamer sa part de lumière.

Je ne pourrais pas dater précisément ce glissement. Les grandes passions n'arrivent jamais d'un seul coup. Elles avancent à pas feutrés. Un disque acheté par curiosité. Une émission de Bernard Lenoir enregistrée sur une cassette. Une pochette qui attire l'œil chez un disquaire. Une chanson entendue par hasard et que l'on n'oublie plus. Elles procèdent exactement comme le football l'avait fait quelques années auparavant. Elles s'installent discrètement, jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'elles occupent désormais tout l'espace.

Je continuais bien sûr à suivre les championnats. Le Stade Lavallois et les crocos de Nîmes demeuraient mes clubs de cœur. Je regardais toujours les résultats d'Alès, comme on prend des nouvelles d'anciens voisins après un déménagement. Ces clubs me rattachaient à une géographie affective que je refusais inconsciemment d'abandonner.

Je me rendais aussi régulièrement au stade Séraucourt pour voir évoluer le FC Bourges. Là encore, ce ne sont pas les matchs qui reviennent en premier dans ma mémoire. Ce sont les trajets. Il y avait Bebert. Sa vieille DS break, immense à mes yeux d'adolescent, dans laquelle nous prenions place avec son fils et Jesus. Je revois cette voiture comme on revoit aujourd'hui une photographie jaunie. Elle semblait avaler les kilomètres avec une élégance tranquille qui appartenait déjà à une autre époque. Nous partions vers Bourges avec cette excitation propre aux fins d'après-midi de football, lorsque l'on sait que quelque chose va se passer, même si l'on ignore encore quoi.

Le stade Séraucourt représentait presque une aventure. Nous quittions nos villages pour retrouver une ville qui nous paraissait importante. Le FC Bourges évoluait alors en deuxième division. Son maillot, ressemblant à celui de l'Inter de Milan, me fascinait. Je m'aperçois que, décidément, les maillots ont toujours occupé une place considérable dans ma mémoire. Bien avant les pochettes de Factory, de 4AD ou de Sarah Records, il y avait déjà ces couleurs qui racontaient des histoires. Les enfants sont d'abord sensibles aux formes avant de l'être aux discours.

Je me souviens aussi de détails qui n'ont pourtant rien à voir avec le football.

Mes premières bières. Les hot-dogs achetés au stade.

Cette impression délicieuse d'être un peu plus grand que la semaine précédente, simplement parce que j'avais le droit de partager ces petits rites d'adultes qui accompagnaient les matchs. Les stades sont aussi des lieux d'initiation. On y apprend bien autre chose que le football.

Et puis, presque sans que je m'en aperçoive, les répétitions avec les copains commencèrent à remplacer certains entraînements.

Au début, je croyais pouvoir mener les deux passions de front.

Très vite, il fallut choisir, non pas parce que l'une excluait l'autre, mais parce que le temps, lui, ne s'étire jamais autant qu'on le souhaiterait.

Je jouai encore quelques rencontres avec les seniors de Neuvy-sur-Barangeon. Elles eurent un goût particulier, celui des dernières fois que l'on ne reconnaît jamais comme telles. Si quelqu'un m'avait dit alors que ces matchs marqueraient presque la fin de mon parcours de joueur, je ne l'aurais probablement pas cru. On ne sait jamais qu'un chapitre s'achève au moment où on le vit. On ne le découvre que longtemps après, lorsque les souvenirs commencent à prendre la place des habitudes.


Je n'ai jamais vraiment quitté le football. J'ai simplement changé de terrain.

L'énergie que je mettais autrefois à parcourir mon couloir droit, je l'ai progressivement consacrée à courir les disquaires, les foires aux disques, les salles de concert, les médiathèques, les catalogues de labels anglais. Je me suis mis à rechercher des 45 tours comme je recherchais autrefois les vignettes Panini qui manquaient à mes albums. J'ai appris les formations des groupes avec la même facilité que j'avais retenu les compositions des équipes nationales. J'ai remplacé les calendriers des championnats par les discographies. Les cartes de football ont laissé place aux pochettes de vinyles. Et pourtant, au fond, je faisais exactement la même chose : je continuais à collectionner des émotions, à dessiner une géographie intime, à chercher dans les passions une manière de comprendre le monde et, peut-être, de me comprendre moi-même.

 

 
 
 

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