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L'enfance en bande magnétique...

  • kocat
  • il y a 19 heures
  • 4 min de lecture

Il y a des commencements dont on ne mesure jamais, sur le moment, la portée. Ils s’installent sans bruit, presque à notre insu, comme ces objets familiers que l’on manipule sans savoir qu’ils vont, un jour, organiser toute une vie. Le mien tenait dans une petite boite en carton : un petit magnétophone à cassette, noir, presque austère, sans grâce particulière. Un objet banal, offert à un enfant d’à peine six ans. Et pourtant, tout est parti de là.

Je ne sais plus exactement si je l’ai désiré, ni même si j’avais conscience de ce que cela signifiait. À cet âge-là, on reçoit plus qu’on ne choisit. Mais je me souviens très précisément de ce qui l’accompagnait, comme si ces trois cassettes avaient été déposées là avec une intention secrète, une sorte de pacte silencieux entre le monde et moi. Il y avait la compilation bleue des The Beatles, celle qui couvre les années 1967 à 1970 (le volume 1). Et puis deux disques de Pink Floyd : "Wish You Were Here" (avec la pochette des deux mains de robot qui se serrent, j'ai mis beaucoup de temps à le comprendre et c'est mon frérot qui me l'a expliqué) et "A Saucerful of Secrets".

Trois objets. Trois portes.


Avant cela, j’étais un enfant comme les autres — c’est-à-dire un enfant traversé par des chansons sans vraiment les habiter. Je chantais à tue-tête, sans retenue, avec cette insouciance presque physique qu’ont les enfants à s’emparer des mélodies. Je pouvais aimer sans hiérarchie, sans distance, sans ironie. Michel Sardou ne me posait aucun problème — je l’aimais même, ce qui aujourd’hui me fait sourire avec une tendresse amusée. Yves Duteil aussi. Il n’y avait pas encore de goût, seulement de l’adhésion. Pas encore de trajectoire, seulement des échos.

La musique était là, bien sûr, mais elle flottait. Elle venait de l’extérieur. Elle appartenait aux adultes, aux moments partagés, aux pièces traversées. Dans le salon, tournaient les disques de Léo Ferré, de Serge Reggiani, de Maxime Le Forestier, de Georges Brassens. Une musique dense, littéraire, habitée — mais que je recevais encore comme un décor, une atmosphère, quelque chose qui imprégnait sans que je sache encore comment m’y inscrire.

Et puis il y a eu ce geste simple : appuyer sur “play”.


Ce n’était pas seulement écouter. C’était enclencher quelque chose. Une mise en mouvement intime. Pour la première fois, la musique ne passait plus par un lieu commun — elle devenait une expérience solitaire. Elle venait à moi sans intermédiaire, sans partage obligé. Elle entrait directement dans cet espace intérieur encore informe qu’on appelle l’enfance.


Je me souviens du son avant de me souvenir des morceaux. Une texture, une profondeur, quelque chose d’à la fois enveloppant et légèrement inquiétant. "Wish You Were Here" n’était pas une musique pour enfant — et c’est sans doute pour cela qu’elle a agi. Il y avait dans Pink Floyd une lenteur, une gravité, une manière d’étirer le temps qui ne correspondait à rien de ce que je connaissais. C’était une musique qui ne cherchait pas à plaire immédiatement, qui ne se donnait pas d’un bloc, qui exigeait — sans le dire — qu’on s’y abandonne.

Je ne comprenais rien, évidemment. Mais quelque chose comprenait pour moi.

Il y a toujours, dans les premières écoutes fondatrices, une part d’incompréhension fertile. On n’analyse pas, on absorbe. On ne sait pas ce que l’on entend, mais on sait que cela compte. Que cela travaille quelque chose en nous, silencieusement, durablement. Les nappes, les silences, les voix lointaines — tout cela dessinait un paysage intérieur que je n’avais jamais exploré.


Et puis il y avait The Beatles.

Là encore, ce n’était pas simplement des chansons. C’était un monde. Une succession de formes, de couleurs, d’humeurs. La compilation bleue avait quelque chose d’initiatique : elle condensait une évolution, une métamorphose. Sans le savoir, j’entrais dans une histoire. Je passais d’une chanson à l’autre comme on traverse des pièces différentes d’une même maison, sans encore comprendre que cette maison avait été construite avec une intention, une vision.

C’est peut-être là que tout s’est joué : dans cette coexistence de deux expériences. D’un côté, la densité presque cosmique de Pink Floyd ; de l’autre, la richesse mélodique et mouvante des The Beatles. Deux façons d’habiter la musique. Deux manières de dire le monde. Et moi, au milieu, sans le savoir, en train de choisir sans choisir.


Le magnétophone devenait un territoire. Un objet que je pouvais contrôler, arrêter, rembobiner, répéter. Il y avait dans ce geste une forme de pouvoir nouveau : celui de décider du temps. Revenir en arrière. Réécouter. Insister. S’attarder. Ce n’était plus la musique qui passait — c’était moi qui la faisais revenir.

Et avec cela, quelque chose d’autre s’est installé : une forme d’intimité. La musique n’était plus seulement une présence extérieure, elle devenait une compagnie. Un espace refuge. Une manière d’être seul sans l’être complètement.


Je crois que c’est à ce moment précis que la passion est née. Pas comme une explosion, pas comme une révélation spectaculaire, mais comme une lente infiltration. Quelque chose qui s’installe, qui prend racine, qui ne vous quitte plus.

Avec le recul, je comprends aussi le décalage. Il y avait dans ces choix — ces cassettes — une forme d’exigence involontaire. On ne donne pas "A Saucerful of Secrets" à un enfant pour le distraire. On lui donne sans doute sans y penser, mais cela agit malgré tout. Cela trace une ligne. Cela crée un seuil. Et moi, je l’ai franchi sans m’en rendre compte.


Après cela, plus rien n’a été tout à fait pareil. Les chansons légères ont continué d’exister, bien sûr, mais elles n’occupaient plus la même place. Quelque chose s’était déplacé. Une gravité nouvelle, une curiosité différente. Une manière d’écouter qui ne cherchait plus seulement le plaisir immédiat, mais une forme de profondeur.

Ce n’était encore qu’un début. Il y aurait d’autres disques, d’autres découvertes, d’autres chocs. Mais rien n’effacerait jamais cette première fois où la musique est devenue autre chose qu’un simple accompagnement. Un territoire intérieur. Un langage sans mots.

Et peut-être, déjà, une manière de se construire.





 
 
 

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