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Éloge de l’inactualité, ou l’extinction de la presse musicale...

  • kocat
  • il y a 22 heures
  • 5 min de lecture

Il y a quelque chose de profondément troublant — presque indécent, à force d’être répété sans jamais être réellement interrogé — dans la manière dont la presse musicale française parle aujourd’hui de sa propre disparition, comme si elle assistait à ses funérailles en commentant la qualité du cercueil, la noblesse du bois, la tenue de la cérémonie, sans jamais se résoudre à poser la seule question qui importe vraiment : quelle vie a-t-elle menée pour en arriver là, quels choix, quelles renoncements, quelles habitudes ont lentement préparé cette extinction douce que l’on feint encore de prendre pour une crise passagère ?


Car en 2026, il ne reste plus grand-chose — ou plutôt, il reste des noms, des titres, des silhouettes éditoriales qui tiennent encore debout, mais davantage par inertie que par nécessité, comme ces façades que l’on continue d’entretenir parce qu’elles appartiennent au paysage, même si l’intérieur est déserté depuis longtemps ; Rock & Folk est sans doute l’exemple le plus frappant de cette permanence figée, et il suffit de regarder l’une de ses couvertures récentes — celle que tu vois au dessus, presque comme un objet de mémoire plus que comme un objet de lecture — pour comprendre que rien n’a véritablement bougé, non pas dans une fidélité vivante, habitée, réinterrogée, mais dans une forme de fixité tranquille où l’on convoque encore John Lennon, Robert Plant ou Bruce Springsteen comme on convoquerait des figures tutélaires chargées de maintenir debout une architecture qui, sans elles, s’effondrerait peut-être immédiatement.


Mais cette répétition n’est pas qu’un symptôme esthétique, elle est devenue une manière de penser, ou plutôt de ne plus penser, de reconduire indéfiniment les mêmes récits, les mêmes angles, les mêmes réflexes, comme si la musique elle-même était désormais un patrimoine à administrer plutôt qu’un territoire à explorer, une matière à gérer plutôt qu’une expérience à vivre et à transmettre.

Et ce constat, je le fais d’autant plus librement que je ne me reconnais pas dans cette injonction permanente à la nouveauté. J’ai toujours été, d’une certaine manière, le chantre de l’inactualité — non par posture, mais par fidélité à une idée simple : la musique ne s’épuise pas dans le présent, elle ne se résume pas à ce qui sort cette semaine, elle ne se mesure pas à la vitesse de son apparition. Je ne cours pas après la nouveauté, je m’en méfie même parfois, tant elle peut n’être qu’un habillage, une agitation de surface. Mais précisément pour cette raison, il me semble que la presse, elle, devrait jouer ce rôle que je refuse désormais (et que j'ai longtemps accepter) d’endosser : celui de défricheur. Aller là où l’on ne va pas encore, éclairer ce qui n’est pas visible, risquer des choix, des intuitions, des paris. Non pas suivre — mais ouvrir.


Or ce qui pourrait n’être qu’un cas isolé devient, lorsqu’on élargit le regard, une logique presque systémique, tant il semble que la plupart des titres encore existants — Les Inrockuptibles, Tsugi, et quelques autres — se soient installés dans cette zone de confort éditorial où l’on ne cherche plus à devancer, à déranger, à inventer une vision, mais simplement à accompagner, à suivre, à valider ce qui existe déjà ailleurs, dans les stratégies des labels, dans les récits promotionnels, dans ce flux continu où la musique n’est plus tout à fait une expérience mais un contenu parmi d’autres, interchangeable, consommable, rapidement oublié.


La presse musicale, autrefois — ou du moins dans l’idée que l’on s’en faisait, et qui comptait autant que la réalité elle-même — était un lieu de tension, un espace de friction, où s’affrontaient des sensibilités, des écritures, des visions du monde, où la critique pouvait être tranchante, injuste parfois, mais vivante, nécessaire, habitée par une forme de désir ; aujourd’hui, cette tension a disparu, dissoute dans une langue uniforme, lisse, presque administrative, où tout est “intéressant”, “maîtrisé”, “singulier”, mais où plus rien ne semble véritablement risqué, engagé, ou même simplement incarné.

Ce n’est plus une parole. C’est un accompagnement.


Et dans ce glissement, presque imperceptible mais décisif, se joue peut-être l’essentiel : la presse musicale française ne meurt pas seulement parce qu’on ne la lit plus, elle meurt parce qu’elle n’a plus rien à dire, ou plus exactement parce qu’elle ne prend plus le risque de dire quelque chose qui pourrait déranger, contredire, déplaire.

Car il faut aussi nommer un autre héritage, plus ambigu, plus dérangeant : celui d’une presse qui, pendant longtemps, s’est pensée — et parfois comportée — comme une instance de légitimation, une autorité du goût. Il y eut des époques où certains titres, certaines signatures, tenaient lieu de boussole, mais aussi de frontière ; où l’on décidait implicitement de ce qui comptait et de ce qui ne comptait pas, de ce qui était digne d’attention et de ce qui devait rester dans l’ombre. Une forme d’orthodoxie critique s’est ainsi installée, avec ses codes, ses références, ses exclusions silencieuses. Les ayatollahs du bon goût n’étaient pas toujours caricaturaux, ils pouvaient être brillants, cultivés, inspirés — mais ils participaient malgré tout à une réduction du champ, à une hiérarchisation parfois rigide, qui finissait par confondre exigence et fermeture.


Et peut-être que ce passé pèse encore, aujourd’hui, mais sous une forme inversée : non plus une autorité tranchante, mais une prudence généralisée, une incapacité à affirmer, à discriminer, à risquer une ligne. Comme si, après avoir trop décidé, la presse avait choisi de ne plus rien décider du tout.

Les Inrockuptibles, qui fut un moment un lieu de circulation, d’invention, d’ouverture, n’est plus désormais qu’une surface étendue où tout coexiste sans hiérarchie ni urgence, où la musique s’est diluée dans un ensemble de sujets qui finissent par se confondre, jusqu’à produire cette sensation diffuse que l’on parle de tout — cinéma, société, tendances, politique — et donc, fatalement, de rien avec véritablement d’intensité ; Tsugi, de son côté, semble chercher une issue, tenter des déplacements, mais ces tentatives elles-mêmes paraissent prises dans les logiques qu’elles devraient interroger.


Et puis il y a ce phénomène plus silencieux, mais peut-être encore plus révélateur : la disparition presque totale des voix décentralisées, des titres ancrés ailleurs que dans le cœur parisien, comme si la presse musicale, après avoir brièvement laissé entrevoir une possible dispersion, une respiration territoriale, s’était à nouveau repliée sur elle-même, sur un centre unique, sur une géographie étroite ; il y eut pourtant des tentatives, des échappées, des expériences — Rock Sound, L’Indic, Jade — qui portaient une autre énergie, une autre manière de regarder la musique, moins institutionnelle, plus vivante.

Mais ces voix-là se sont tues.

Et avec elles s’est refermée une possibilité.

Même les tentatives de renaissance semblent prises dans cette contradiction, à l’image de la relance de Best en 2022, devenue une revue à la fois esthétisée et étrangement hors-sol, branchée en surface mais déconnectée dans le fond, recyclant des récits déjà épuisés ailleurs.


Et pendant ce temps, dans un mouvement inverse, presque souterrain, les fanzines ont quasiment disparu, emportant avec eux une certaine idée de la liberté critique.

Ce qui rend cette situation presque vertigineuse, c’est le contraste entre cette pauvreté éditoriale — qu’il faut bien nommer ainsi — et la richesse réelle, presque infinie, de la création contemporaine. Il existe aujourd’hui des milliers d’artistes qui inventent, qui cherchent, qui échouent parfois mais qui tentent — et cette vitalité-là reste largement invisible dans ces pages qui continuent pourtant de se présenter comme des lieux de découverte.


Alors oui, ils disent qu’ils sont en danger, qu’on ne les lit plus, que les kiosques disparaissent, que les modèles économiques s’effondrent, et tout cela est vrai. Mais la question demeure : pourquoi les lirait-on encore, si ce qu’ils proposent ne fait que répéter ce que l’on sait déjà ?

Peut-être que le véritable drame n’est pas tant la disparition progressive de ces titres que l’extinction lente de ce qui faisait leur nécessité : cette capacité à déplacer le regard, à troubler les certitudes, à inventer une langue.

Elle ne s’effondre pas.

Elle s’éteint, lentement, proprement, presque sans bruit — mais aussi, et c’est peut-être le plus inquiétant, sans que cela semble réellement manquer.

 
 
 

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