top of page
Rechercher

Dif Juz, avant que le monde ne comprenne...

  • kocat
  • 19 mai
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 mai


Il y a des groupes qui semblent avoir existé dans une autre dimension du temps. Des groupes qui ne collent à aucune époque précise, qui échappent aux classements, aux histoires officielles, aux hiérarchies du goût. Des groupes qui n’ont jamais vraiment appartenu au présent de leur propre époque, et qui, pour cette raison même, deviennent presque impossibles à dater. Dif Juz est de ceux-là. Peut-être même l’un des exemples les plus troublants de cette anomalie musicale. Car lorsque l’on écoute aujourd’hui leurs disques, ce qui frappe immédiatement n’est pas leur ancienneté, mais au contraire leur modernité presque insolente. Cette sensation étrange d’entendre quelque chose qui paraît avoir été enregistré après tout le monde, alors que cela fut conçu avant presque tout le monde.


Dans l’histoire des musiques indépendantes britanniques, certains groupes sont devenus des mythes parce qu’ils furent visibles. D’autres parce qu’ils eurent des porte-paroles, des récits, des survivances médiatiques. Dif Juz, lui, est resté dans une sorte de clair-obscur permanent. Un groupe murmuré davantage que raconté. Une présence fantomatique au cœur de l’histoire de la musique anglaise. Et pourtant, lorsque l’on prend le temps de remonter le fil de ce qu’ils ont créé, il devient difficile de ne pas voir en eux l’un des groupes les plus prophétiques de toute la scène Post-Punk britannique.

Car oui, il faut oser le dire : bien avant que le terme Post-Rock n’existe, bien avant que le Trip Hop ne soit théorisé à Bristol, bien avant que des dizaines de groupes instrumentaux bâtissent des paysages sonores sur les ruines du rock traditionnel, Dif Juz avait déjà ouvert cette brèche. Ils avaient déjà compris que la musique pouvait devenir espace, climat, dérive mentale, géographie émotionnelle. Que le silence pouvait avoir autant d’importance que les notes. Que la répétition pouvait devenir hypnotique plutôt qu’ennuyeuse. Que les guitares pouvaient cesser d’être des armes viriles pour devenir des courants marins, des nappes, des respirations.

Et ce qui rend cela encore plus bouleversant, c’est que rien chez eux ne semblait calculé. Il n’y avait pas cette volonté contemporaine de fabriquer un concept esthétique. Dif Juz ne donnait jamais l’impression de vouloir inventer un genre. Ils cherchaient simplement autre chose. Une sortie. Une échappée. Peut-être même une disparition.


Leur histoire commence paradoxalement entre deux villes. Birmingham d’abord, ville d’origine des frères Curtis, puis Londres où le groupe prendra réellement forme. Birmingham, cette ville industrielle anglaise qui semble avoir engendré certaines des musiques les plus grises, les plus élégantes et les plus profondément mélancoliques du Royaume-Uni. Il y a quelque chose dans Birmingham qui revient sans cesse dans ces groupes : une forme de beauté née des périphéries, des usines, du ciel bas, des quartiers ouvriers. Comme si cette ville fabriquait naturellement des musiciens cherchant à transcender la brutalité du réel par des formes sonores nouvelles. On pense évidemment à Felt, à The Durutti Column par affinité spirituelle même s’ils viennent de Manchester, à toute cette Angleterre humide et post-industrielle qui transforma la désolation en poésie sonore.

Mais Dif Juz naîtra véritablement à Londres. Comme si le groupe avait eu besoin de quitter son décor d’origine pour inventer sa propre langue. Une langue instrumentale, presque sous-marine, qui ne ressemblait déjà plus vraiment au Post-Punk traditionnel.


Le quatuor est composé des frères Dave et Alan Curtis, tous deux guitaristes, du bassiste Gary Bromley et du batteur — et occasionnel saxophoniste — Richard Thomas. Même leur nom semble entouré d’un léger brouillard. Richard Thomas expliquera plus tard dans une interview radio que "Dif Juz" n’était au départ qu’un simple nom provisoire utilisé pour réserver du temps de studio. Un hasard presque absurde. Pourtant le groupe aimait la manière dont chacun projetait ensuite sa propre signification sur ce nom étrange. Et cela correspond finalement parfaitement à leur musique : quelque chose d’ouvert, d’insaisissable, qui refuse les définitions fixes.

Alan Curtis, détail souvent oublié, fut même un "instant" lié à Duran Duran dans les premiers temps du groupe (il fuira le projet quand il apprendra que le management devait être assuré par les patrons d'une boite de nuit), avant que celui-ci ne devienne la gigantesque machine Pop mondiale que l’on connaît. Et cette bifurcation reste fascinante. D’un côté, Duran Duran allait devenir l’un des symboles absolus des années 80 visibles, glamour, médiatiques, hédonistes. De l’autre, Dif Juz allait prendre exactement le chemin inverse : celui de l’effacement, de l’abstraction, de l’intériorité presque monacale.

Comme si deux visions opposées des années 80 étaient nées du même terreau.


Et peut-être que le mystère de Dif Juz vient aussi de là. De cette disparition progressive. De ce refus du retour, de la nostalgie organisée, des rééditions omniprésentes et des récits réchauffés. Aujourd’hui, nous n’avons quasiment plus aucune nouvelle des frères Curtis. Ils semblent s’être dissous dans le silence avec la même discrétion que leur musique. Pas de surexposition rétrospective, pas de grande réhabilitation médiatique, presque aucune parole publique. Comme si Dif Juz avait choisi de rester fidèle jusqu’au bout à sa propre esthétique : une présence fantomatique, insaisissable, refusant obstinément la lumière.

Chez Dif Juz, le chant disparaît presque entièrement. Et cela, à l’époque, est déjà un geste radical. Il faut se souvenir à quel point le rock reposait encore massivement sur la figure du chanteur, du frontman, de la narration. Même le Post-Punk le plus aventureux gardait généralement une structure identifiable. Dif Juz, lui, semble vouloir dissoudre cette centralité humaine. La voix devient texture lointaine, souffle perdu, apparition spectrale. Le groupe préfère raconter par les mouvements de guitares, les répétitions rythmiques, les espaces.


Leurs deux premiers EPs, "Huremics – Four Pieces" et "Vibrating Air", publiés en 1981 sur le jeune label 4AD, apparaissent aujourd’hui comme de véritables objets prophétiques. Il faut imaginer ce qu’était alors 4AD : un label encore balbutiant, pas encore devenu la mythologie esthétique qu’il allait être. Et pourtant Ivo Watts-Russell semble immédiatement comprendre qu’il tient là quelque chose d’unique. Non pas simplement un groupe, mais une nouvelle manière de penser l’espace sonore.

Car ce qu’ils construisent dès le début ressemble déjà aux futurs paysages du Post-Rock. Bien avant Talk Talk période "Spirit of Eden", bien avant Bark Psychosis, bien avant Tortoise, Dif Juz comprend que le rock peut devenir une musique de dérive atmosphérique. Une musique où l’on flotte davantage qu’on avance. Une musique qui abandonne progressivement les structures couplet-refrain pour devenir pure sensation.


Leur génie réside aussi dans cette capacité à fusionner des éléments que personne ne reliait encore vraiment entre eux. Le dub jamaïcain, les textures ambient, les guitares du Post-Punk, les répétitions minimales, le jazz flottant, les rythmiques lentes et hypnotiques. Tout cela se mélange dans leurs morceaux avec une fluidité déconcertante. Non pas comme un collage intellectuel, mais comme quelque chose d’organique, presque naturel.

Et comment ne pas penser au Trip Hop en écoutant certains de leurs titres ? Cette manière d’installer une lenteur narcotique. Ces basses profondes. Cette sensation nocturne. Cette musique qui semble avancer dans des rues désertes sous des lampadaires mouillés. Bien avant Bristol, avant Massive Attack, avant Portishead, avant Tricky, Dif Juz avait déjà compris que la répétition pouvait devenir psychologique, que le groove pouvait être spectral, que la mélancolie pouvait danser lentement dans les marges.


Mais contrairement au Trip Hop futur, Dif Juz ne cherche jamais la séduction. Leur musique demeure rugueuse, brumeuse, presque secrète. Elle ne cherche pas à envelopper l’auditeur dans une esthétique cool. Elle semble plutôt provenir d’un endroit profondément solitaire.

En 1983, le groupe quitte temporairement 4AD pour le label Red Flame et publie le mini-LP "Who Says So?", disque encore plus expérimental, presque abstrait par moments. Puis viennent les tournées de 1984 et 1985, notamment aux côtés de Cocteau Twins et The Wolfgang Press. Et là encore, tout semble cohérent : ces groupes partageaient cette volonté de déconstruire le rock traditionnel pour en faire une matière sensorielle.


Lorsque Dif Juz revient chez 4AD pour enregistrer "Extractions", leur premier véritable album, le disque accueille des contributions d’Elizabeth Fraser et Robin Guthrie des Cocteau Twins. Fraser y apporte cette voix irréelle, presque désincarnée, tandis que Guthrie participe à la production. Et pourtant, même avec de telles présences, Dif Juz demeure profondément lui-même : opaque, liquide, insaisissable.

Puis survient cet épisode presque irréel de leur rencontre avec le producteur jamaïcain Lee Perry. Là encore, on mesure à quel point Dif Juz était en avance sur les croisements musicaux futurs. Bien avant l’explosion des hybridations entre rock atmosphérique et culture dub, ils comprennent instinctivement que ces mondes peuvent dialoguer. Lee Perry les prend même comme backing band pour plusieurs concerts, avant qu’une tentative d’album commun ne soit entreprise.

Et quelle histoire fascinante que cet album fantôme. Cinq morceaux enregistrés, dont une version de neuf minutes de “The Mighty Quinn”. Robin Guthrie tente de mixer l’ensemble. Mais rien ne semble totalement fonctionner. Le disque ne sortira jamais. Comme si Dif Juz était condamné à demeurer dans l’inachèvement, dans l’état de trace ou de mirage.

Cette idée d’inachèvement semble d’ailleurs traverser toute leur histoire.



Après quelques rééditions et réenregistrements de leurs premiers morceaux sous les titres "Out Of The Trees" et "Soundpool" (pour le format Cd), après leur participation à la compilation mythique "Lonely Is An Eyesore" en 1986, le groupe disparaît presque totalement. Officiellement, Dif Juz ne se sépare jamais vraiment. Mais tout semble lentement se dissoudre lorsque Richard Thomas devient batteur de tournée pour The Jesus and Mary Chain.


Pourtant les membres continuent d’apparaître partout dans l’ombre de cette scène 4AD élargie. Les frères Curtis et Richard Thomas participent à "Filigree & Shadow" de This Mortal Coil. Thomas joue également sur "The Moon And The Melodies", cette collaboration suspendue entre Cocteau Twins et Harold Budd. Dave Curtis et Richard Thomas apparaissent aussi sur des albums de The Wolfgang Press.

Comme si Dif Juz n’avait jamais vraiment disparu, mais s’était simplement fragmenté dans d’autres projets.


Et puis il y eut ce moment étrange à la fin des années 90. En 1999, 4AD publie "Soundpool", compilation posthume regroupant les premiers enregistrements. Simultanément apparaît un site internet semblant créé par le groupe lui-même, avec cette phrase magnifique et frustrante : "By us about us", suivie d’un "More soon". Mais rien ne viendra jamais. Aucun retour. Aucun disque. Aucun vrai récit réapparu du passé.

Simplement le silence.

Et ce silence contribue peut-être encore davantage à leur légende.


Car Dif Juz donne l’impression d’un groupe qui n’a jamais voulu devenir une institution nostalgique. Ils demeurent dans une sorte d’état spectral. Une musique sans époque fixe. Une musique qui continue de dériver hors du temps.

Il y a aussi quelque chose de profondément émouvant dans leur refus implicite de la virtuosité spectaculaire. À une époque où tant de musiciens cherchaient encore la démonstration, eux privilégiaient la suggestion. Ils comprenaient déjà que l’émotion naît souvent de ce qui manque, de ce qui demeure suspendu. Leur musique laisse entrer l’air, le silence, les accidents. Et c’est sans doute pour cela qu’elle vieillit si peu.


Beaucoup de productions des années 80 portent aujourd’hui les stigmates de leur époque : les batteries compressées, les synthétiseurs datés, certaines esthétiques immédiatement identifiables. Dif Juz, lui, semble hors du temps parce qu’il travaillait déjà dans une logique presque contemporaine du son. Une musique de textures, d’espaces, de mouvements internes. Une musique qui ne cherchait pas l’efficacité immédiate mais l’immersion.

Écouter Dif Juz aujourd’hui, c’est parfois avoir l’impression troublante que l’histoire de la musique aurait pu prendre une autre direction. Une direction plus lente, plus contemplative, moins dominée par la frontalité du rock classique. Comme si ce groupe avait ouvert une route secrète que d’autres emprunteraient des années plus tard sans toujours savoir qui l’avait tracée en premier.


Et moi, au milieu de tout cela, je continue à chercher leurs disques. Désespérément. Comme on poursuit des objets sacrés devenus presque inaccessibles. Les originaux coûtent désormais des sommes absurdes. Chaque fois que j’en croise un exemplaire, j’ai l’impression qu’il faudrait vendre un organe pour pouvoir repartir avec. Dif Juz appartient aussi à cette catégorie de groupes dont les disques sont devenus des reliques. Des objets rares circulant entre collectionneurs obsessionnels, dans des états souvent imparfaits, mais chargés d’une aura presque mythologique. Et quelque part, cela leur ressemble encore.

Des disques rares. Des musiciens disparus. Des morceaux qui semblent venir d’un futur oublié. Une œuvre incomplète mais essentielle.


Peut-être est-ce cela, finalement, les groupes véritablement importants. Pas forcément ceux qui vendent le plus, ni ceux qui occupent les couvertures des magazines, mais ceux qui modifient souterrainement la manière même dont la musique peut être pensée. Ceux qui déplacent discrètement les frontières du possible.

Dif Juz appartient à cette catégorie rarissime. Un groupe qui n’a jamais vraiment cherché à conquérir le monde, mais qui a pourtant contribué à réinventer sa bande-son.



 

 
 
 

Commentaires


Post: Blog2_Post

Subscribe Form

Thanks for submitting!

  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn

©2019 by maymacmusic. Proudly created with Wix.com

bottom of page