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La culture en vitrine...

  • kocat
  • il y a 3 minutes
  • 10 min de lecture

Image réalisée avec l'IA...


C’est assez étrange,  la manière dont on parle aujourd’hui de culture en milieu rural. À entendre certains discours institutionnels, à regarder les dossiers de présentation des grands événements ou à parcourir les articles que leur consacrent certains médias nationaux, on pourrait presque croire qu’il suffit désormais d’associer un territoire rural, quelques artistes suffisamment identifiables, une poignée de chefs, une belle photographie de village et quelques personnalités venues de Paris pour faire naître une politique culturelle. Le vocabulaire a changé, lui aussi : on parle d’attractivité, de rayonnement, d’expérience, de territoire, de gastronomie, de rencontres, d’événementiel. On parle beaucoup moins de programmation, de création, de prise de risque ou de travail patient avec les publics.

Ce glissement n’est pas propre à l’Aveyron, bien entendu, mais il y prend parfois une forme assez révélatrice. Il suffit de regarder les deux manifestations qui ont retenu mon attention cette année, F’Estivada à Rodez et, dans un registre complètement différent, "Bon esprit de clocher" à Cassuéjouls, pour constater que deux modèles apparemment opposés finissent par se rejoindre sur un point essentiel : la culture y est aussi considérée comme un moyen de produire une image du territoire.

Dans le premier cas, il s’agit d’un grand festival populaire, lourdement installé dans le paysage institutionnel et politique local ; dans le second, d’un événement beaucoup plus confidentiel, presque mondain, construit autour de la gastronomie, de la musique et d’une certaine idée très contemporaine du village rural devenu destination culturelle. L’un rassemble les foules, l’autre cultive la rareté et l’entre-soi ; l’un joue la carte du grand spectacle, l’autre celle de l’expérience singulière. Mais tous deux participent, chacun à leur manière, à cette tendance qui consiste à penser la culture d’abord à travers ce qu’elle permet de raconter.

C’est peut-être cela qui me gêne le plus.


Je ne conteste évidemment pas le droit aux goûts, aux modes, aux artistes populaires, aux grandes scènes ou aux manifestations plus sophistiquées. Après plusieurs décennies passées dans la musique, je sais mieux que personne qu’il n’existe pas de tribunal universel capable de décider ce qui mérite ou non d’être aimé. Une programmation peut me laisser indifférent et enthousiasmer plusieurs milliers de personnes ; cela ne constitue pas, en soi, un scandale. Mais lorsqu’une manifestation reçoit des moyens publics importants, lorsque les élus en font un symbole de leur politique culturelle et lorsqu’elle devient un outil de promotion du territoire, il devient parfaitement légitime de s’interroger sur son contenu, sur ses choix artistiques et sur ce que l’on souhaite réellement défendre.

C’est dans cette perspective que la programmation de F’Estivada m'a laissé particulièrement perplexe cette année. Non parce que les artistes qui y figuraient seraient mauvais, mais parce que l’ensemble me paraissait manquer de cette curiosité qui devrait pourtant être l’une des fonctions essentielles d’un festival. On y retrouvait des artistes connus, installés, capables d’attirer un public et de produire immédiatement une forme de reconnaissance collective, mais beaucoup moins cette sensation de découverte, de déplacement ou de prise de risque qui permet à un événement de devenir autre chose qu’une succession de spectacles.

Il ne s’agit pas de réclamer une programmation réservée à quelques spécialistes ou de prétendre que la musique populaire n’aurait pas sa place dans un grand rendez-vous. Il s’agit simplement de constater qu’un festival qui mobilise de tels moyens pourrait peut-être faire davantage que reproduire, à l’échelle ruthénoise, ce que l’on retrouve déjà sur des dizaines d’autres scènes françaises. Il pourrait profiter de sa position pour faire découvrir des artistes moins exposés, pour mélanger les générations et les esthétiques, pour inviter des musiciens dont la présence ne se justifie pas uniquement par leur capacité à remplir une jauge.


La question du coût rend cette interrogation encore plus légitime. Lorsque l’on parle d’un budget qui se chiffre en centaines de milliers d’euros, et plus largement d’un événement dont le coût global atteint des montants très importants pour une collectivité, on ne peut pas simplement répondre que "c’est de la culture". L’argent public impose au contraire de réfléchir à la manière dont il est utilisé, et cette réflexion devrait concerner aussi bien les grosses manifestations que les petites structures.

Car pendant que l’on concentre des moyens considérables sur quelques événements susceptibles de devenir des vitrines, une multitude d’acteurs culturels travaillent avec des budgets autrement plus modestes, souvent dans une relative indifférence institutionnelle. C’est là que mon propre parcours me conduit nécessairement à regarder les choses d’une manière un peu différente.


Cela fait près de trente ans que j’organise des concerts en Aveyron. Au fil des années, ce sont des centaines de concerts qui ont été montés, avec des artistes venus de France et de l’étranger, des musiciens parfois connus dans leur milieu mais rarement dans le grand public, des groupes émergents, des artistes confirmés, des figures importantes de certaines scènes musicales qui n’ont jamais eu la chance de bénéficier d’une exposition comparable à celle des vedettes du spectacle populaire. Cette histoire ne s’est pas construite avec des budgets gigantesques ni avec l’idée permanente de produire un événement capable de faire parler du département dans la presse nationale. Elle s’est construite avec une passion pour la musique, une connaissance des artistes, des années de relations avec des tourneurs et des labels, une capacité à prendre des risques et, surtout, la conviction qu’il était possible de proposer autre chose ici.

Ce "autre chose" est précisément ce qui semble aujourd’hui manquer à une partie de notre paysage culturel.

J’ai fait venir des artistes qui n’étaient pas nécessairement des noms que l’on pouvait imprimer en lettres géantes sur une affiche. Certains étaient connus de quelques milliers de personnes seulement, parfois beaucoup moins. Pourtant, leur importance artistique n’était pas moindre. Ils appartenaient simplement à ces scènes musicales qui ne bénéficient pas de la puissance de frappe du show-business, de la télévision ou des grandes plateformes de communication. Il fallait donc les défendre, expliquer leur travail, convaincre un public de venir les écouter, parfois accepter une salle à moitié remplie en sachant que le concert avait malgré tout du sens.


C’est cela aussi, faire de la culture en milieu rural.

Ce n’est pas seulement installer une grande scène sur une place et attendre un public qui connaît déjà les artistes. C’est créer les conditions pour que quelqu’un découvre un musicien dont il n’avait jamais entendu parler. C’est prendre le pari qu’un artiste qui ne passe pas à la télévision peut trouver son public dans une petite ville ou dans un village. C’est accepter qu’un concert puisse être important même lorsqu’il ne produit aucun chiffre spectaculaire et qu’aucun élu n’en tirera une photographie particulièrement valorisante.

Cette culture-là est beaucoup moins visible, et probablement beaucoup moins rentable en termes de communication, mais elle n’en est pas moins réelle.

Elle demande même davantage de travail.

Il faut chercher les artistes, les écouter, les suivre, négocier avec les agents, organiser les déplacements, trouver les lieux, vendre les billets, communiquer localement, prendre les risques financiers et recommencer quelques semaines plus tard. Et surtout, il faut construire un public dans la durée. Cela ne se décrète pas dans un dossier de subvention et cela ne se mesure pas uniquement au nombre de visiteurs enregistrés sur un week-end.

Pendant toutes ces années, j’ai pu constater à quel point cette réalité était éloignée des représentations que l’on se fait parfois de la culture en milieu rural. On semble souvent considérer qu’il faut nécessairement importer un concept, une tête d’affiche ou un événement spectaculaire pour démontrer qu’il se passe quelque chose culturellement dans un département comme l’Aveyron. Comme si les gens qui vivent ici avaient besoin que Paris leur dise ce qui est intéressant pour que cela devienne enfin digne d’intérêt.

C’est là que la pauvreté éditoriale devient préoccupante.

Pauvreté éditoriale des programmations, parfois, lorsqu’on se contente d’aligner des noms déjà consacrés plutôt que de chercher à raconter quelque chose à travers une affiche.

Pauvreté éditoriale des politiques culturelles, lorsqu’elles semblent avoir du mal à formuler une véritable vision de ce que pourrait être la musique dans un territoire rural.

Et pauvreté éditoriale, enfin, dans la manière dont certains médias parlent de ces événements, avec cette fascination assez prévisible pour tout ce qui permet de raconter le retour de la bourgeoisie culturelle dans un village de province.


Le cas de Cassuéjouls est à cet égard particulièrement révélateur.

"Bon esprit de clocher" est une idée habile, sans aucun doute. Elle réunit gastronomie, musique, patrimoine, territoire et quelques personnalités suffisamment identifiées pour attirer l’attention. Elle bénéficie surtout d’un récit extrêmement efficace : un homme issu de l’univers parisien de la gastronomie et des médias revient dans le village de sa famille et y organise un événement mêlant artistes, chefs, repas et convivialité. Il y a là tous les ingrédients nécessaires pour produire ce que les médias aiment désormais raconter sur la France rurale : un territoire qui ne serait plus seulement regardé comme un endroit où l’on vit loin des métropoles, mais comme un nouveau terrain de jeu pour une population urbaine aisée à la recherche d’authenticité.

Et cela fonctionne. Le Monde raconte Cassuéjouls. Les Inrockuptibles s’intéressent au projet. D’autres médias suivent. Le village devient soudain un endroit dont il faut parler, un lieu qu’il faut connaître, presque une nouvelle adresse qu’il faudrait avoir fréquentée pour pouvoir prétendre appartenir à cette petite communauté de gens qui savent où se trouvent les endroits intéressants avant tout le monde.

Il y a quelque chose d’assez fascinant dans cette mécanique médiatique, parce qu’elle fonctionne exactement à l’inverse de la culture que j’ai connue pendant toutes ces années.

Pour faire connaître un artiste confidentiel, il fallait souvent partir de zéro, convaincre un public, construire une réputation, attendre parfois des années avant que les médias commencent à s’y intéresser.

À Cassuéjouls, c’est le territoire lui-même qui devient le récit.


Et ce récit est suffisamment séduisant pour que la presse nationale s’en empare avec une gourmandise qui confine parfois à l’autosatisfaction. On découvre l’Aubrac comme si la culture venait seulement d’y arriver. On découvre qu’il existe des habitants, des producteurs, des chefs, des musiciens et des paysages. On découvre surtout qu’il est possible de transformer tout cela en expérience culturelle désirable pour un public urbain.

Le problème n’est pas que cela existe.

Le problème est que cela semble immédiatement considéré comme remarquable.

Il suffit parfois qu’un projet soit porté par quelqu’un qui possède les bons réseaux, les bons codes et les bons contacts pour que tout ce qui l’entoure soit automatiquement regardé avec une forme de bienveillance admirative. La médiatisation devient alors une preuve de valeur, alors qu’elle n’est finalement que la preuve qu’un événement a trouvé les bons relais médiatiques.

Alexandre Cammas possède incontestablement ce savoir-faire. Son parcours dans le monde du Fooding lui a donné une connaissance très précise de la fabrication de ce type d’événement et de la manière dont on crée de la prescription autour d’un lieu, d’une cuisine, d’un artiste ou d’une expérience. Il serait absurde de lui reprocher d’avoir compris cela. Ce qui mérite davantage d’être questionné, c’est la facilité avec laquelle cette capacité à créer de la visibilité peut être assimilée à une véritable originalité artistique.

Là encore, l’argent n’est pas un problème en soi. La réussite économique non plus. Mais il serait peut-être sain de ne pas confondre systématiquement les moyens dont on dispose avec la valeur de ce que l’on produit.

Car derrière cette fascination pour les événements qui savent communiquer, il existe une réalité beaucoup moins glamour : celle de tous ceux qui, en Aveyron comme ailleurs, font de la culture sans pouvoir transformer leur activité en récit médiatique.

Pendant près de trente ans, des centaines de concerts ont été organisés dans ce département avec des artistes qui n’étaient pas forcément « show-business », et qui n’en étaient pas moins importants. Certains étaient même autrement plus aventureux, plus singuliers ou plus exigeants que beaucoup de noms aujourd’hui capables d’attirer instantanément plusieurs milliers de personnes. Ils sont venus parce qu’un programmateur croyait en leur musique, parce qu’une association avait envie de les faire découvrir, parce que quelques personnes estimaient qu’un public rural avait droit, lui aussi, à autre chose que ce que les grands circuits commerciaux lui proposaient.

Cette idée devrait pourtant être au cœur d’une politique culturelle.

Le milieu rural ne doit pas être condamné à choisir entre le folklore et le spectacle de masse. Il peut être un lieu de création, de découverte, d’expérimentation et de curiosité. Il peut accueillir des musiques différentes, des artistes étrangers, des projets fragiles, des formes artistiques qui n’ont aucune vocation commerciale immédiate. Il peut même, pourquoi pas, devenir un territoire où l’on prend davantage de risques précisément parce que l’on n’est pas soumis aux mêmes contraintes que les grandes métropoles.

Encore faudrait-il que les institutions aient envie de soutenir cette culture-là.


Or ce qui frappe parfois, c’est l’écart entre les discours sur la démocratisation culturelle et la réalité des soutiens. Une petite structure qui organise régulièrement des concerts avec des artistes peu connus aura souvent énormément de difficultés à obtenir une reconnaissance comparable à celle d’un événement nouvellement créé, porté par une personnalité médiatique et bénéficiant immédiatement d’une couverture nationale.

C’est un paradoxe qui devrait au minimum provoquer quelques débats.

Il ne s’agit pas de réclamer que tout soit subventionné, ni de considérer que toute initiative ancienne mérite automatiquement davantage d’argent public qu’une initiative nouvelle. Ce serait tout aussi absurde. Il faudrait simplement que les critères soient réellement culturels et non principalement médiatiques : la qualité de la programmation, le travail accompli, la prise de risque, l’ancrage local, la capacité à créer des publics, la diversité artistique, la pérennité du projet.

Et surtout, il faudrait cesser de penser que la réussite d’un événement se mesure uniquement à sa capacité à attirer des gens de l’extérieur.

Un territoire culturellement vivant n’est pas nécessairement celui qui réussit à faire venir Paris. C’est peut-être celui qui donne à ses propres habitants suffisamment de raisons de ne pas avoir besoin d’aller à Paris pour accéder à une culture ambitieuse. Cette nuance paraît essentielle.

Parce qu’à force de vouloir faire rayonner l’Aveyron, on finit peut-être par oublier ceux qui y vivent. À force de vouloir attirer, on oublie parfois de construire.

À force de chercher des événements capables de produire de belles images, on oublie que la culture se construit surtout dans la durée, dans les salles, dans les associations, dans les rencontres avec les artistes et dans cette relation fragile qui s’établit entre un musicien et quelques dizaines ou quelques centaines de personnes venues l’écouter.

Une culture véritable n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire.

Elle n’a pas toujours besoin d’être branchée. Elle n’a même pas toujours besoin d’être aimée immédiatement. Elle a besoin d’être défendue.

C’est probablement ce qui manque le plus aujourd’hui dans une partie du discours culturel aveyronnais : une véritable ligne éditoriale, une pensée, une exigence, quelque chose qui dépasse l’empilement d’événements et la recherche permanente du prochain joli sujet pour la presse.


Car lorsque la presse nationale vient s’enthousiasmer pour Cassuéjouls, je ne lui reproche pas de s’intéresser à l’Aveyron. Au contraire, il serait plutôt réjouissant que les médias parisiens regardent enfin nos territoires autrement que comme des lieux de passage ou des décors de vacances. Mais j’aimerais qu’ils regardent également ceux qui travaillent ici depuis longtemps, ceux qui n’ont pas débarqué avec un carnet d’adresses, ceux dont les artistes ne sont pas nécessairement photographiés dans les pages culturelles du Monde, ceux qui ont construit des publics sans disposer de la machine médiatique permettant de raconter leur histoire. Parce que leur histoire est probablement moins spectaculaire.

Elle est aussi beaucoup plus longue. Et peut-être, surtout, beaucoup plus proche de ce que devrait être la culture en milieu rural : quelque chose qui ne cherche pas constamment à prouver qu’il existe, mais qui existe réellement.

C’est finalement ce qui me semble le plus inquiétant dans cette nouvelle manière de faire et de raconter la culture : la communication n’accompagne plus toujours la culture, elle tend à la précéder. On commence par imaginer ce qui sera racontable, photographiable, médiatisable, attractif, puis l’on construit autour de cette image un événement qui pourra venir l’illustrer.

Il faudrait peut-être retrouver le chemin inverse. Commencer par la musique. Par les artistes.

Par la curiosité. Par l’envie de faire découvrir. Par la nécessité de créer quelque chose ici, indépendamment de ce que Paris en pensera. Et laisser ensuite, si elle le mérite, la communication raconter l’histoire. Pas l’inverse.

 

 
 
 

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