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And Also The Trees...

Cette photo ci-dessous est le symbole de mon adolescence, elle m'a tant hypnotisé. Elle était pour moi l'illustration idéale de mon univers d'alors. Elle m'inspirait une certaine idée que j'avais du romantisme. Je la scrutais attentivement, me demandant où celle-ci avait été prise, devant quel château, monument ? Les deux frangins, Simon et Justin Jones au premier plan, avec leurs redingotes, leurs gilets, leurs chemises et cols jabot, leurs foulards et leurs montres à gousset... C'était bien comme ça que je voyais le poète et musicien maudit, comme un dandy d'un autre temps, d'un autre siècle. C'était l'iconographie parfaite pour y transférer mes fantasmes de jeune homme en construction.

C'est David G, qui m'évoqua le premier And Also The Trees, mais vous commencez à avoir l'habitude. Vers 1988. David m'avait comme à son habitude transmis une cassette, en me donnant juste le nom du groupe et me disant sobrement que ça devrait me plaire.

Il s'agissait de "Virus Meadow", sorti trois ans plus tôt en 1985. Je faisais une confiance aveugle à David, vous le savez bien. Il y avait eu déjà Joy Division, New Order, The Essence, Spear Of Destiny, PIL, alors il n'y avait pas de raisons pour douter. Le garçon avait bon goût. Il était surtout un "passeur" humble et discret, mais persuasif. La découverte de ce nouveau groupe, avec cet album, fût du même acabit que Joy Division ou The Cure. Une véritable révélation. Je n'avais jamais entendu pareille musique. En feuilletant mes Best, je tombais sur cette fameuse photo, que je n'avais sans doute pas encore identifiée lors de mes précédentes lectures. Je découvris ainsi les auteurs de cet opus. Pour le coup, ils avaient parfaitement l'allure correspondant à la représentation que je me faisais d'eux. Vous avez sans doute vécu ce type d'expérience également. Vous avez dû, vous aussi, écouter des morceaux de groupes, sans rien connaitre d'eux, pas même leurs ganaches. Et puis un jour, vous finissez par les identifier. Il faut dire que ce phénomène était plus probable, du temps, où l'internet n'existait pas, et où la documentation était moins évidente à trouver, en tout cas de manière plus hasardeuse. Je me souviens d'avoir découper la photo en question, de l'avoir recadré au format cassette, et d'en faire la couverture de ma copie de l'album.

Objectivement, je ne peux pas dire combien de fois, j'ai pu écouter ce disque, à sa découverte. C'était continu, tant le choc fût profond. Pendant une longue période, je rentrais du lycée le soir, et je me lançais l'album, pour ne plus l'arrêter, jusqu'à ce que je sois endormi, et que mon père vienne m'éteindre la chaine Hi-Fi. Je fis tout bonnement, ce que l'on pourrait nommer, une fixation. Je le connaissais quasiment par cœur. Son écoute me procurait un étrange sentiment, que j'avais certes déjà cultivé, mais qui là s'amplifiait de façon significative. "La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s'y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste", comme disait Victor Hugo, vous le savez bien, vous l'avez tant lu, ici ou là. Et "Virus Meadow" me faisait toucher du doigt cette curieuse sensation. Il participa, peut-être plus que tout un tas d'autres disques à cette neurasthénie interne qui caractérisa mon adolescence. Au fil du temps, mon addiction à cet l'album fût telle, qu'il en est devenu totalement familier, et que je me mis à le décortiquer, titre après titre, obsessionnellement. Le disque est un sommet de part en part, du classique "Mapsin her wrists and arms" à "The headless clay woman", de "Jack" au titre éponyme, rien n'est à délaisser. La voix de Simon Huw Jones est hypnotique, ses textes passionnants et le jeu de guitare de son frère Justin, si caractéristique (le trémolo, comme s'il jouait de la mandoline) est absolument éblouissant (sans parler de la rythmique). "Virus Meadow" est un bijou de la New Wave, bien sûr, un écrin de spleen, auquel, il faut me semble t-il goûter, sans réserve et sans sourciller, avec délectation.


A partir de cette trouvaille, je voulus posséder toute la discographie du groupe. Dès lors je m'employais à trouver tous les disques qu'ils avaient pu sortir. En 1988, la discographie était encore limitée : quatre albums (sans compter la démo sortie en cassette uniquement et produite en partie par Robert Smith himself et Mike Hedges) et quelques Eps. Pour le suivant, ce fût la compilation "Et aussi les arbres", sortie en 86 chez Lively Art (sous division de New Rose). L'occasion de m'initier à des titres issus d'autres albums et des premiers Eps justement, avec une très belle photo du groupe et un très beau design global. Puis ce sera le premier album "And Also The Trees" que je trouverai dans une convention de disques. J'apprendrai plus tard que ce disque fût produit par Lol Tolhurst de Cure. Tout comme je découvrirai qu'entre And Also The Trees et The Cure, il y eut une longue période d'amitié respective, et que le groupe fût finalement révélé par l'intermédiaire de la bande à Robert. C'est je crois en effet, suite à la publication d'une annonce par Cure, par l'intermédiaire de laquelle ces derniers recherchaient un groupe pour assurer leur première partie. Graham Havas (à l'origine And Also The Trees est un groupe composé de frères, les frères Jones, et les frères Havas) envoya leur démo. Celle-ci enthousiasma particulièrement Robert Smith, et The Cure les invita à les suivre plusieurs fois, notamment sur la tournée "Faith tour" en 1981.


Au fil des années, je réussis à réunir la quasi-totalité des albums du groupe, et un bon nombre de Eps, au gré de mes voyages, et pérégrinations diverses, à force d'entêtement. Jamais je ne fus déçu, jamais. Des premiers enregistrements, jusqu'au derniers, aucun ne m'a laissé sur ma faim ou même sur une impression de déjà-vu. D'ailleurs, le groupe, en 2023, officie toujours et force est de constater qu'il ne vieillit pas d'un iota, qu'il ne tourne absolument pas en rond et qu'il prend, au fur et à mesure que le temps passe, une valeur inestimable. Pendant longtemps, certains ont voulu enfermer And Also The Trees dans le registre étriqué de la musique gothique, voir Batcave (du nom du club) et en 1991 ces derniers ont d'ailleurs volontairement entretenu le flou en déclarant qu'ils étaient certainement le groupe le plus gothique de l'histoire. Pourtant rien à voir avec The Sisters Of Mercy, Alien Sex Fiends ou Dead Can Dance (même si avec ces derniers...), non, non, inconstablement And Also est un groupe issu de cette scène émergeante Post-Punk, New Wave de la fin des années 70 et du début des années 80, en compagnie de Joy Division, The Cure, Siouxsie & The Banshees grandement influencé par le Velvet Underground notamment ou même les Doors. Le groupe est salué finalement pour sa longévité créative, et le fait de se réinventer en permanence. Je les rapprocherai pour ma part d'un autre groupe anglais pour lequel j'ai beaucoup d'appétences, à savoir Sad Lovers &Giants. And Also The Trees est originaire de Inkberrow, petit village de l'Angleterre, dans le Comté de Worcestershire, et partage avec le groupe de Rickmansworth, un peu la même esthétique avec à la fois une musique complexe, désenchantée, lyrique, mais "pastorale" aussi. J'entends par là, une musique plus bucolique, presque cinématique, hantée par les paysages d'une Angleterre brumeuse, rurale et par sa littérature.

Fin 2012, je recevais une newsletter d'un tourneur (Kongfuzi) avec lequel j'avais quelque fois collaboré, annonçant une tournée imminente du groupe, qui devait défendre sa dernière sortie, l'album "Hunter Not The Hunted".

Je m'occupais à cette époque d'un lieu, où j'organisais des concerts, à raison de 1 ou 2 par mois. Je reviendrai spécifiquement sur cette aventure passionnante. Quand je reçus cette information, je me mis à imaginer un événement. Je vous passe tous les détails. Mais en avril 2013, je proposais à l'affiche, dans une salle de la ceinture ruthénoise (exactement à Ste Radegonde), un grand concert, clôturé par And Also The Trees. Le tourneur m'avait envoyé leur album que je n'avais pas eu encore l'occasion d'écouter. D'ailleurs, en passant, le groupe sort désormais ses disques sur son propre label (AATT), et ce depuis au moins 1998. L'écoute de ce nouvel opus fût réellement enthousiasmante. L'album était sublime. Non seulement la musique d'And Also était toujours aussi saisissante et poignante, mais il y avait en plus un grain d'orchestration voir parfois de Folk qui donnait une nouvelle dimension au projet. Le titre éponyme en était la parfaite l'illustration. J'avais hâte de les voir sur scène. La préparation de ce concert fût intense. Le groupe faisait office de "guest-star" et était annoncé en fin de soirée après un tremplin de groupes locaux. J'avais donné le maximum pour la promotion de l'événement. Je connaissais le caractère "culte" du groupe notamment en France, mais je n'arrivais pas estimer si une telle programmation pouvait attirer beaucoup de monde dans mon coin. J'avais un peu anticipé le truc pour éviter le bide. Le tremplin en amont pouvait au moins m'amener les musiciens locaux, et leurs réseaux (familles, copains, connaissances). La presse locale joua le jeu, enfin, autant qu'elle sait le faire. J'avais reçu des affiches bien sûr et quelques disques à dispatcher stratégiquement (radios, revues...). J'avais également un avantage pour moi. Il s'agissait de la seule date dans le sud, sur leur tournée. Enfin pas la seule, mais la première. La suivante était à Anglet. C'était un 26 avril. Le 24 ils étaient sur Brest.

Le jour J arriva enfin. Je peux vous dire que j'étais particulièrement excité à l'idée de rencontrer un de mes groupes favoris, mais également bien angoissé. Tout était prêt, en place. J'étais à la salle, où je supervisais l'installation du matériel, les balances des groupes du tremplin et tout l'aspect logistique (accueil, signalétique, catering, communication...). Le concert était gratuit. En fin d'après-midi, vers 16h/17h, je reçus enfin un coup d'appel. Le groupe était à proximité. Je filais vers eux, accompagné d'un de mes collègues (Elie), qui m'avait été affecté pour les événements que j'organisais. Je trouvais le groupe assez fatigué par la route. Je reconnus bien évidemment Simon et Justin. Ils n'avaient pas beaucoup changé. Simon avait seulement les cheveux plus longs et une barbe de quelques jours. Ils devaient être 6 en tout, je ne sais plus trop. Mon anglais très aléatoire, n'aidait pas à la discussion et à l'échange. Je faisais mon maximum, mais je savais depuis le début que cela m'handicaperait et me frustrerait pour conduire des entretiens un peu profonds. Je leur proposais de s'installer sur le lieu d'hébergement, qu'ils se reposent et qu'ensuite nous les amènerions à la salle de concert un peu plus tard en minibus (il n'y avait que quelques kilomètres). Je mandatais Elie de les conduire (pour faire les balances), et moi je repartais sur le théâtre d'opération. Un peu plus tard, Elie ramena tout ce petit monde. Je leur montrais la salle, la scène. Ils s'attelèrent à l'installation de leur matériel et aux réglages du son. Je regardais tout ça d'un œil attentif, afin de ne pas en rater une seule miette. Ils installèrent un stand avec leur "merch" (disques, tee-shirts...), sur lequel je me ruais forcément (achat d'un tee-shirt, et du mini album "Driftwood" sorti en 2011). Après les balances, ils allèrent se reposer dans une dépendance que je leur avais aménagé, au-dessus de la salle. C'est à cet endroit aussi qu'ils se restaurèrent. Le tremplin débuta, et le groupe avait largement le temps de se détendre avant de commencer leur concert. Je m'entretenais avec eux. Simon me paraissait plus distant que Justin. En tout cas moins facile d'accès. J'avais essayé de leur déclarer ma "flamme" et je leur avais signifié en tout cas toute l'admiration que j'avais pour leur musique, et ce depuis longtemps. Finalement rien de très original, mais je ne m'étais pas privé de le faire tout de même, maladroitement certes.

Tardivement enfin (23h), le groupe entra sur scène. La salle (qui était très grande), était loin d'être pleine. Le public paraissait assez clairsemer (dans les 200 personnes). Dans une plus petite salle, ça l'aurait fait. Là ça faisait un peu tristounet. Le son était plutôt bon, les jeux de lumières aussi. And Also The Trees proposa un certain nombre de morceaux tirés de leur dernier album en date, mais également des standards de leur répertoire. Et ce fût géant. Je n'en revenais pas, de les voir là, devant moi à Ste Radegonde et qui plus est, d'en être l'instigateur. Je restais pantois devant eux, submergé par l'émotion, regrettant seulement ce public peu enclin à l'euphorie. La soirée se finît très tard, le groupe s'éclipsa, accompagné par mon collègue Elie, après avoir bu quelques bières. Certaines personnes étaient venues de très loin pour voir le groupe (Bordeaux, Lyon, Marseille), et quelques-unes d'entre elles, m'interpellèrent pour me remercier de leur avoir offert ce spectacle, gratuitement et me demandèrent comment j'avais fait pour les faire venir ( réponse : un concours de circonstances). Tout passa très vite, la soirée se déroula en un clin d'œil. Et j'en étais tout ému. Maxime Lachaud, journaliste (entre autres du magazine Obsküre) installé à Toulouse publia le lendemain une vidéo du groupe. La seule qui immortalise le moment. J'avais croisé le chemin d'And Also The Trees... Il ne restait plus qu'à mourir...


Le groupe a sorti en 2022 un nouvel album "The Bone Carver", et a entrepris une nouvelle tournée européenne. Ce dernier disque est encore une fois une très belle réussite, sorti trop discrètement. Autant l'annonce de dates de concerts affole la sphère "Gothico New Wave", qui se précipite à leurs lives, autant leurs sorties discographiques sont bien trop peu évoquées. Cette dernière livraison lorgne vers l'Europe de l'Est. Leur musique s'est encore étoffée et ils ne paraissent jamais autant inspirés. Il aura fallu attendre plus de six ans (depuis le merveilleux "Born Into The Waves" de 2016). Nouvelle instrumentation avec la clarinette (de Colin Ozanne) et quelques samples bien sentis, And Also s'illustre encore par ses climats désenchantés, ses tensions, ses instants feutrés et la poésie de Simon Jones : "In a Bed in Yugoslavia", "The Seven Skies", "The Girl who walks the City" ou le déjà classique "The Book Burners", quel onirisme.


Adolescent, j'avais fini par trouver la photo décrite plus haut en poster. Je l'avais placardé sur un côté de ma chambre. Je l'examinais régulièrement, en écoutant leur musique. Combien de fois, ai-je été rêveur à l'écoute de "The house of the hurt" ou de leur reprise de Cat Stevens "Lady D'Arbanville"(transcendant l'original) devant l'image, de ce groupe envoutant, au processus créatif lent et unique. J'ai eu cette chance, inestimable de croiser leur route, et d'être un interlocuteur, le temps de quelques heures, privilégié, de ces musiciens hors du temps, des modes et donc hors norme.





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