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Fra Lippo Lippi...



Dernièrement je lisais dans le volume 2 des entretiens avec des rock-critics réalisés par Albert Potiron, une réflexion d'Hugo Cassavetti que je trouvais intéressante. Il revenait sur ce besoin, adolescent notamment, d'envisager l'écoute de la musique comme un bon moyen de s'émanciper et de se singulariser. Sa réflexion et son analyse m'ont évoqué immédiatement des tas de souvenirs et ont résonné immanquablement avec mon propre parcours. La musique fût à n'en pas douter pour moi, le moyen "d'être soi", comme dirait l'autre. Très tôt, quand il fallait faire des choix, ils étaient guidés bien évidemment par l'émotion que pouvait suggérer une musique, une chanson. Mais aussi l'idée de ne pas écouter la même chose que tous les autres m'était très séduisante. C'était l'opportunité de se différencier, et de sortir du moule. La musique fût ainsi le média idéal de cette nécessaire originalité, pour donner, me semblait-il, un sens à ma vie. Tout cela s'est effectué plus ou moins de manière inconsciente. Ce n'est que bien plus tard, avec les années, et l'honnêteté intellectuelle s'installant, l'échange aussi avec mes proches, que j'ai fini par consentir à cette "construction de l'esprit". Mon histoire personnelle n'y est sans doute pas non plus pour rien. C'est une histoire de transmission paternelle aussi, un enseignement, un fonctionnement hérité : ne pas souscrire au plus grand nombre, ou s'en méfier. Au fil du temps, bien sûr j'ai cheminé, et fait la part des choses. L'opposition systématique ne me semble plus forcément toujours adapter, sinon cela devient à priori une posture, un dogme. Ce phénomène se cristallisa vers mes 13/14 ans. Quand mes camarades étaient sous l'emprise de la variété française, à cette époque Balavoine (L'Aziza) et JJ Goldman en fer de lance, je me découvrais d'autres lubies : Duran Duran, Tears For Fears, The Cure, Depeche Mode, Talk Talk... Dans mon bled j'étais seul à écouter ça ou en tout cas je le croyais. Ces groupes étaient déjà énormes, et faisaient partie intégrante du show-biz musical international. Mais là où je me trouvais, personne ne connaissait. Dès lors, non seulement leur musique me touchait au plus haut point, mais qui plus est, le fait de me réclamer d'eux, me donnait une certaine unicité, me semblait-il. L'adolescence est une période de remaniement, vous le savez bien...


Il est bon de s'interroger parfois et de se demander si, encore, bien des années plus tard, la "prise de partie" ne tient pas plus d'une attitude que d'autres choses. Dès lors, on peut affirmer que le travail de réhabilitation, qui est l'apanage des vieux comme moi, est un principe qui permet de s'introspecter et de tirer le fil de la bobine. Quelquefois, revenir en arrière, permet de se comprendre ainsi que tout ce qui nous apparaissait alors nébuleux ou inexplicable. Dans Best de juillet 1986, celui où Bowie est en une de la revue, mon premier magazine, je découvre Fra Lippo Lippi. C'est un petit article dans les brèves, intitulé "Le frère a la côte". Je découvre qu'ils sont norvégiens, et les quelques lignes de Jean Michel Reusser, sous la forme d'une interview express, me donnent envie d'en savoir plus. Le rock-critic convoque quelques références, type The Cure, Talk Talk, Joy Division, de quoi me mettre l'eau à la bouche. Les deux musiciens du groupe Rune Kristoffersen et Per Øystein Sørensen évoquent leur dernier album "Songs" en date et le succès du single "Shouldn't Have To Be Like That". J'avais écouté ce titre d'ailleurs à la téloche, que j'avais apprécié. Il était rentré dans le top 50 (ils avaient d'ailleurs participé à "Champs Elysée"). La France découvrait ce groupe et ce tube, en 86, alors que l'album datait de 85. D'ailleurs la version initiale est légèrement différente, plus minimale. C'est leur nouvelle signature sur Virgin, le réarrangement de l'album qui les propulsera dans les charts. Passé la comparaison provocatrice avec leurs compatriotes A-Ha (mais on en reparlera), les Fra Lippo Lippi essayent dans cette petite interview, de donner à leur musique une profondeur tout à fait perceptible. Kristoffersen parle de leur processus de création, de leur amour pour le piano, de leur admiration pour Talk Talk (et bien d'autres choses comme la musique classique). Ils renvoient tous les deux une certaine sérénité et humilité, très scandinave finalement. Pendant très longtemps, en dehors de ce succès, je n'ai jamais eu l'occasion d'écouter d'autres morceaux du groupe. J'ai même, longtemps, rangé le groupe, dans les ringardises des années 80 (avec des tas d'autres comme Alphaville par exemple), cédant ainsi aux dictats du "bon goût" et de ceux parfois qui l'établissent. L'ignorance et les certitudes sont les dérives courantes du jeune adulte.


Bien plus tard donc, j'ai eu l'occasion de rentrer l'album "Small mercies" dans mes bacs, par hasard, dans un lot de skeuds. Dans un premier temps, je n'ai pas vraiment cherché à en savoir plus, fort de mon assurance, je l'ai rangé à la lettre F, en l'étiquetant, comme une "drouille" de plus. Puis un jour, dans un élan de découverte et pour tuer le temps, j'ai mis le disque sur la platine de la boutique. Et là, le miracle se produisit. Ce disque s'avérait être un chef d'œuvre. Et je pèse mes mots (je sais on met ce mot à toutes les sauces). Comment ai-je pu passer à côté de cette musique pendant tant d'années ? Par quel incroyable imbroglio et quelle méconnaissance ? Ce second album, sorti en 1983 en Norvège chez Uniton, puis réédité chez Divine en 84 pour la France, révélait enfin toute sa splendeur à mes oreilles si affûtées, me semblait-il. Il valait mieux tard que jamais, et c'est comme ça que j'ai pris la mesure de mon inculture (avec plein d'autres révélations bien sûr). Fra Lippo Lippi avec ce "Small mercies" est largement à la hauteur justement de Talk Talk, avec lesquels j'ai immédiatement comparé l'univers. Une composition similaire et un même amour pour l'école française de la fin du XIXème et du début du XXème siècle (Satie, Ravel, Milhaud, Poulenc...), avec une esthétique minimale, et un piano omniprésent, assez proche finalement du Talk Talk de la fin voir Mark Hollis solo. L'album est éblouissant de mélodies, de silence justement, et d'une maturité déconcertante. En remontant le temps, je découvrais donc un groupe, que j'avais longtemps snobé, et qui pourtant avait dès 1983, ouvert des voies musicales phénoménales. Fra Lippo Lippi tout à coup, m'apparaissait comme le groupe qui peut être (avec Talk Talk et quelques autres plus tard) avait initié le néo-classique avant tout le monde, allant bien au-delà du projet New Wave (voir New Wave mainstream) dans lequel on avait bien voulu les cataloguer. A partir de cette écoute fortuite, le monde n'a plus été le même. Le disque fût diffusé en fond sonore dans ma boutique très régulièrement, interpellant les clients, qui souvent n'en revenaient pas. Je pris le disque chez moi, et je cherchais à avoir en stock au moins un exemplaire, avec pour mission de le vendre à qui serait réceptif.



Fort de cette découverte et animer du sentiment jouissif de creuser un filon, je me suis lancé dans la quête de trouver le premier album "In silence" en me disant que si le second était aussi fantastique, le premier ne devrait pas non plus être trop mal ou en tout cas, à peu près du même tonneau. Et puis à la vue du titre, tous les voyants me semblaient au vert. La "chasse" ne fût pas une simple affaire. Cela me prît du temps. Volontairement je fis le choix de ne pas écouter l'album, au préalable, comme la technologie le permet aujourd'hui. Ma recherche fût laborieuse, entravée également par une côte de l'album, qui n'en faisait pas un objet quelconque, désuet et sans intérêt, tout au final pour aiguiser ma curiosité. Enfin l'ultime se produisit. Je trouvais "In Silence", 1ère édition chez un disquaire, au hasard de mes promenades (chez Uniton, toujours le label norvégien), sorti en 1981. La pochette annonçait la couleur, la musique serait obscure. Plus vraiment rien à voir avec "Small mercies", le groupe est devenu un duo (initialement ils étaient 3 à sa fondation en 1978) et semble plus enclin à produire une musique proche du mouvement Post-Punk de l'époque. Les critiques citent Joy Division ou The Cure comme modèles. Il est vrai que l'on n'est pas loin du compte, mais à la différence que, ici, l'album est quasiment instrumental. En effet Sørensen n'arrivera qu'un peu après cette sortie. Le climat y est singulièrement Coldwave, la batterie épurée à la manière de Tolhurst, la basse omniprésente. Neurasthénique à souhait, leur musique est une ode au désespoir, à la mélancolie. Je ne m'étais pas trompé (sans avoir lu quoi que ce soit, d'ailleurs il n'y a pas grand-chose qui en parle), ce disque était indispensable, pour un amateur comme moi de sonorités inspirées par la désolation. Je ne m'attendais pas à ça après "Small mercies", et pourtant, la filiation paraît si évidente. "In silence" porte bien son nom. Tout y est à l'économie instrumentalement, mais le résultat est absolument extraordinaire, et l'ambiance y est à la fois angoissante, suffocante, et terriblement déprimante. Un bijou de poésie sonore, sombre, un écrin de tourment, dont il faut tout de même, s'abreuver avec parcimonie (à l'image du "Faith" de Cure ou "Closer" de Joy Division). Un disque indispensable, vous l'aurez compris. Je me replongerai dès lors dans la suite de la discographie avec "Songs" et "Light And Shade" qui illustrent chacun à leur manière, cette mue que Fra Lippo Lippi a fini par réaliser, avec une transformation plus Pop, lumineuse, tout en conservant sa simplicité intrinsèque. Fra Lippo Lippi continuera à sortir des disques jusqu'en 2002, avec Sørensen aux commandes, Kristoffersen se retirant pour se consacrer à son label. Je n'ai pas eu l'occasion de les écouter, et il est curieux de constater que ces albums sont sortis aux Philippines en premier lieu, un pays où le groupe semblait avoir acquis une reconnaissance totale. Rune Kristoffersen à partir de 2002 a donc créé son label Rune Grammofon et s'y complétement adonné, lui conférant une envergure internationale. Fort sans doute de ses contacts, et surtout de ses compétences artistiques, le catalogue de son label s'est étoffé au point d'en faire une structure absolument incontournable de la musique contemporaine. Orienté musiques expérimentales, jazz, électroniques, ambient et avant-gardiste, Rune Grammofon possède une esthétique graphique unique et une ligne éditoriale passionnante (des groupes comme Alog, Supersilent, Nils Økland, Motorpsycho...). A l'époque c'est ECM qui le distribuait en France et c'est par leur intermédiaire que j'ai commencé à suivre le travail de Rune. Plus tard, un groupe de mon label (Astrïd) a fini par sortir un disque chez lui. Drôle de coïncidence (bon ok j'ai fait un petit papier qui l'égratigne un peu, pour son manque de courtoisie, mais bon ça n'enlève rien à toute l'admiration que je peux porter au bonhomme).

On peut aussi noter des éditions (raretés, best of) de Fra Lippo Lippi sur Rune Arkiv (une division du label).



P.S : "Fra Lippo Lippi" est un monologue dramatique écrit par le poète victorien Robert Browning. Le poème fait partie de Men and Women, recueil publiés en 1855.





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