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Les disques et les miens...

  • kocat
  • il y a 3 minutes
  • 4 min de lecture

On m’a souvent dit — et parfois reproché — que je ne pensais qu’à la musique. Que toute mon existence semblait graviter autour d’elle, comme si elle en était l’axe unique, la clef de voûte, l’obsession. On me l’a dit avec une pointe d’agacement, parfois même avec une forme de lassitude : « toi, de toute façon, tu ne penses qu’à ça ». Comme si la musique avait fini par occuper tout l’espace, comme si elle avait pris la place de tout le reste.


Il est vrai que la musique est partout dans ma vie. Elle l’a été très tôt. Elle s’est infiltrée dans les moindres interstices de mon existence, comme une lumière persistante qui refuse de s’éteindre. Elle a accompagné mes années de formation, mes enthousiasmes, mes solitudes, mes découvertes. Elle m’a donné des repères lorsque je n’en avais pas, des émotions que je ne savais pas encore nommer, des territoires imaginaires où me réfugier lorsque le monde réel semblait trop étroit.


Alors oui, j’ai été auditeur avec une intensité presque déraisonnable. Collectionneur aussi. Les disques — vinyles, cassettes, CD — ne sont jamais de simples objets. Ils sont des fragments de vie, des traces, des balises. Chaque disque possède une histoire : le lieu où je l’ai trouvé, l’époque de ma vie où il est arrivé, la personne avec qui je l’ai partagé. Une collection de disques n’est jamais un empilement. C’est une cartographie intime.

Mais on oublie souvent que cette passion ne s’est pas arrêtée à l’écoute. Elle a débordé. Elle a cherché d’autres formes d’expression.


Il y a eu le fanzinat, cette manière artisanale et obstinée de parler de la musique autrement que dans les circuits officiels. Écrire sur un groupe obscur, défendre un disque ignoré, tenter de transmettre une émotion. Le fanzine, c’était déjà une manière de dire que la musique ne devait pas seulement être consommée : elle devait être partagée, discutée, prolongée.


Puis il y a eu les concerts organisés, les groupes invités, les soirées montées avec des moyens dérisoires mais une conviction intacte. Faire venir des artistes que presque personne ne connaissait, dans des lieux improbables, simplement parce que l’on pensait qu’ils méritaient d’être entendus. Ce n’était pas un métier. Ce n’était pas une stratégie. C’était un geste presque instinctif : créer un espace où la musique puisse exister.


Et plus tard, un label. Encore une autre manière de prolonger ce mouvement. Produire un disque, ce n’est pas seulement publier de la musique. C’est croire suffisamment en quelqu’un pour accepter de porter son travail dans le monde. C’est prendre un risque, souvent modeste mais réel, pour que des chansons trouvent leur chemin jusqu’à d’autres oreilles.


Vu de l’extérieur, tout cela peut donner l’impression d’une obsession totale. Comme si ma vie entière se réduisait à cette seule passion. Comme si je n’avais jamais regardé ailleurs.

Et pourtant, lorsque j’y pense vraiment, je ne crois pas que ce soit le cas.

Car la musique n’a jamais été, pour moi, une manière de me couper des autres. Elle a été exactement l’inverse. Une façon d’entrer en relation avec eux. La plupart des rencontres importantes de ma vie sont passées par elle. Des amitiés se sont nouées autour d’un disque posé sur une platine. Des conversations ont commencé par une chanson. Des silences ont été partagés grâce à elle.


La musique n’a jamais remplacé les êtres. Elle a simplement servi de langage entre eux.

Je comprends cependant pourquoi certains ont pu percevoir les choses autrement. Lorsqu’une passion est intense, elle peut donner l’impression d’un retrait. Celui qui écoute beaucoup semble absent. Celui qui collectionne paraît accumuler. Celui qui écrit sur la musique peut sembler vivre dans un monde parallèle.

Mais cette vision est peut-être trompeuse.


Car au fond, la musique n’a jamais été ce qui compte le plus. Elle est ce qui entoure ce qui compte vraiment.

Ce qui compte vraiment, ce sont les miens.

Les visages familiers. Les voix que l’on reconnaît immédiatement. Les présences plus ou moins discrètes mais essentielles qui donnent un sens aux jours ordinaires. Les moments simples qui n’ont rien de spectaculaire mais qui constituent la matière véritable d’une vie.

Si je devais choisir entre tous mes disques et les miens, la décision serait instantanée. Il n’y aurait aucune hésitation. Les disques ne sont que des objets, même lorsqu’ils contiennent des mondes entiers. Les êtres, eux, sont irremplaçables.

Peut-être que la musique a simplement servi de refuge, parfois. Un endroit où déposer certaines émotions lorsque les mots manquaient. Un espace intérieur où réfléchir, où comprendre, où ressentir.


Elle a été une compagnie fidèle, mais jamais une priorité absolue.

Et puis, avec le temps, je me rends compte que cette accusation — « tu ne penses qu’à la musique » — dit peut-être autre chose. Elle dit peut-être la difficulté qu’ont certains à comprendre une passion qui ne cherche pas de récompense. La musique, dans ma vie, n’a jamais rapporté grand-chose au sens matériel du terme. Elle a demandé du temps, de l’énergie, parfois de l’argent. Elle n’a jamais été un calcul. C’était simplement une nécessité.


Une manière de rester fidèle à une part de moi-même. Mais cette part n’a jamais été la totalité.

La vérité est sans doute plus simple et plus discrète : la musique a accompagné ma vie, elle ne l’a jamais remplacée. Elle a été une bande-son, pas le film lui-même.

Et si je continue à l’écouter, à l’écrire, à la défendre, ce n’est pas par égoïsme. C’est parce qu’elle m’a appris quelque chose d’essentiel : les émotions les plus fortes sont celles que l’on partage.

Et les personnes avec qui je veux les partager, aujourd’hui comme hier, ce sont les miens.

 
 
 

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