Les inaperçus de la New Wave (4) : The Comsat Angels
- kocat
- il y a 1 jour
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The Comsat Angels sont entrés dans ma vie comme entrent les choses importantes. Sans fracas. Sans date officielle. Par la porte étroite du hasard et de la solitude. Au fond d’un carton de disques achetés en lot. Ces nécropoles provisoires où dorment des œuvres qui n’ont pas trouvé leur époque. Ou dont l’époque n’a pas su quoi faire. Un nom aperçu sur une tranche. Une pochette austère. Presque timide. Une typographie similaire à de la calligraphie asiatique. Puis ce premier contact sonore. Sec. Tendu. Comme un paysage industriel sous la pluie. Et cette sensation immédiate que quelque chose de rare venait de se produire. Pas un coup de foudre spectaculaire. Plutôt une reconnaissance lente. Organique. Celle que l’on éprouve devant un visage familier que l’on n’a pourtant jamais vu.
Très vite, j’ai compris que ce groupe de Sheffield portait une géographie entière en lui. Ville d’acier. De collines sombres. De cheminées muettes. Ville verticale et intérieure. Ville qui semble avoir été construite pour retenir le ciel plutôt que pour l’accueillir. Déjà hantée par les expériences magnétiques et paranoïaques de Cabaret Voltaire. Par les futurismes synthétiques de The Human League. Par les reconstructions froides et politiques de Heaven 17. The Comsat Angels proposaient une autre manière de dire la même inquiétude collective. Plus introvertie. Plus minérale. Plus fragile aussi. Un Post-Punk sans manifeste. Une New Wave sans miroirs. Sans maquillage. Sans promesse de lendemain radieux.
Le groupe naît à la fin des années soixante-dix autour de Stephen Fellows, Andy Peake, Kevin Bacon et Mick Slater. Quatre silhouettes discrètes façonnées par les friches industrielles. Le chômage de masse. Les nuits sans destination. Les matins identiques. Ils répètent dans des pièces trop petites. Jouent devant des publics distraits. Enregistrent avec peu de moyens. Écrivent des chansons comme on tient un carnet de bord dans un pays sans horizon.
En 1980 paraît "Waiting for a Miracle". Un titre comme un aveu. Un disque gravé comme un journal de survie dans une pierre froide. Leur son est déjà là. Immédiatement identifiable. Une guitare qui ne cherche pas l’éclat mais la fissure. Tranchante sans être héroïque. Anguleuse sans jamais devenir décorative. Une basse mise très en avant. Profonde. Ronde et inquiète. Qui ne se contente pas d’accompagner mais raconte sa propre histoire souterraine. Qui porte les morceaux comme une colonne vertébrale fragile. Une batterie sèche. Presque militaire par moments. Qui refuse l’emphase et choisit la marche obstinée. Et surtout cette voix. Celle de Stephen Fellows. Une voix qui ne domine pas. Qui ne s’impose pas. Qui doute. Se retire. Hésite. S’excuse presque d’exister. Une voix blanche. Humaine. Dépourvue de toute théâtralité. Et pour cela bouleversante.
Chaque morceau semble marcher au bord d’un précipice invisible. De l’ouverture martiale et désenchantée d’"Independence Day" à la supplique contenue de "Real Story". De la tension sèche de "Total War" (magique) à la dérive inquiète du morceau éponyme "Waiting for a Miracle". Album austère et magnifique. Trop sombre pour les radios. Trop mélodique pour les puristes. Trop inquiet pour les optimistes. Déjà condamné à cette zone grise où se tiennent les œuvres qui refusent de choisir leur camp. Et qui, pour cette raison même, n’en auront jamais vraiment un.

En 1981 arrive "Sleep No More". Pour beaucoup leur sommet. Approfondissement radical de cette esthétique de l’ombre. Le son s’élargit. Devient plus spectral. Les guitares semblent parfois venir de derrière un mur. Les silences prennent autant de place que les notes. La basse, toujours centrale, avance comme un animal nocturne. L’album respire la nuit longue. Les plafonds trop bas. Les pensées qui tournent en rond. "The Eye Dance" dérive lentement comme une épave intérieure. "Dark Parade" ressemble à une procession funèbre qui aurait oublié sa destination. "Gone" hésite entre mécanique froide et fragilité organique. "Sleep No More", morceau central, répète son épuisement comme un mantra pour ne pas sombrer. Chef-d’œuvre discret. Qui aurait mérité d’être un phare. Qui restera une lumière allumée dans une pièce fermée. Ignorée de la rue.
Puis vient "Fiction" en 1982. Plus accessible. Sans être complaisant. Plus clair. Sans devenir solaire. Le groupe cherche un équilibre fragile entre tension intérieure et ouverture mélodique. "After the Rain" esquisse une promesse fragile (sublime à fond). Jamais totalement tenue. "Now I Know" sonne comme un aveu tardif. Presque honteux. Le morceau-titre "Fiction" hésite entre confession et retrait. L’album ouvre une fenêtre. Sans quitter l’ombre. Laisse entrer l’air. Sans dissiper le brouillard intérieur. Trois albums comme trois saisons d’un même hiver intime. Trois façons de dire l’attente. La retenue. L’impossibilité de se projeter dans un monde qui réclame pourtant des certitudes.

Après cela, le groupe continue. Change souvent de label. De producteurs. Passe de Polydor à Island. Le paysage musical se durcit. Les années quatre-vingt accélèrent. Ils traversent même l’Atlantique. S’installent un temps aux États-Unis. Comme si la distance pouvait résoudre ce que le temps n’apaise pas. Leur son se lisse parfois. La production devient plus large. Plus lisible. Sur "Land" puis "Chasing Shadows" (dont Robert Palmer sera le producteur, et celui qui les fera signé chez Island) notamment. Sans jamais devenir ce que l’industrie attend réellement. Sans jamais être tout à fait à la mode. Ni tout à fait hors du temps. Condamnés à cette position inconfortable entre reconnaissance critique sporadique et indifférence publique. Comme si chaque disque était une lettre envoyée à une mauvaise adresse.
Moi, je les ai rencontrés bien plus tard. Sans contexte. Sans critiques pour me guider. Sans mythologie prête à l’emploi. Sans amis pour me dire quoi penser. Seulement moi. Une platine. Et cette musique qui semblait m’attendre depuis des décennies. Une découverte intime. Presque clandestine. Semblable à toutes celles qui ont jalonné mon parcours.
Car je me reconnais dans ces groupes qui glissent entre les mailles de l’histoire officielle. Qui ne deviennent pas des chapitres obligatoires. Qui n’entrent pas dans les listes définitives. Qui ne se transforment pas en t-shirts ni en slogans. Ces artistes de la seconde ligne. Pas moins talentueux. Mais moins armés pour le spectacle du monde. Porteurs d’une beauté qui ne se vend pas bien. Trop fragile. Trop ambiguë. Trop mélancolique peut-être.
Je mesure à chaque écoute combien cette injustice silencieuse me touche davantage que les triomphes tapageurs. Comme si une part de moi cherchait dans ces trajectoires effacées une confirmation. Une consolation. La preuve qu’il existe une grandeur sans public. Une intensité sans couronne. Une fidélité à soi-même qui ne rapporte rien sinon la vérité d’avoir tenu. D’avoir persisté malgré l’indifférence. Malgré les salles à moitié vides. Malgré les critiques discrètes.
Il y a aussi cette phrase que l’on croise parfois. Lancée par des journalistes ou des auditeurs passionnés. Cette idée que The Comsat Angels seraient ce qu’aurait pu être Joy Division si l’histoire avait bifurqué. Si la trajectoire avait été moins tragique. Moins figée dans le mythe. Comparaison vertigineuse. Et sans doute injuste pour les deux groupes. Tant les destins, les voix, les écritures diffèrent. Mais qui dit quelque chose malgré tout de cette proximité d’ombre. De cette manière commune de faire de la musique un lieu de retrait plutôt qu’un podium. Un refuge plutôt qu’une proclamation. Chacun sera libre d’y croire ou non. D’y voir une clé. Ou une facilité critique.
Moi, j’y entends surtout un hommage maladroit à cette capacité rare de transformer l’angoisse en paysage sonore habitable. Car The Comsat Angels n’ont pas révolutionné la musique. Ils n’ont pas inventé un son immédiatement copié (bien qu'Interpol leur doit une fière chandelle). Ils n’ont pas bâti d’empire. Ils n’ont pas donné leur nom à un mouvement. Ils ont seulement enregistré quelques disques droits. Sombres. Cohérents. Magnifiques. Qui continuent de vibrer doucement quand tout le reste se tait.
Et c’est peut-être cela qui me bouleverse le plus. Cette façon d’exister à côté de l’histoire. En biais. Dans un angle mort. Comme une ville secondaire sur une carte trop petite. Comme un murmure persistant dans les ruines. Une radio allumée dans une usine abandonnée. Une lumière derrière un rideau mal tiré. Une présence discrète qui refuse de disparaître complètement.
Chaque fois que je repose un de leurs vinyles sur la platine, j’ai le sentiment étrange et familier de retrouver non pas un groupe. Mais un endroit. Un état intérieur. Une pièce froide où l’on apprend à respirer lentement. Pour ne pas faire trop de bruit. Pour ne pas déranger le monde. Pour ne pas être chassé de cette fragile consolation qu’est la musique quand elle ne promet rien d’autre que sa propre vérité. Quand elle ne cherche pas à sauver. Seulement à accompagner.
Peut-être est-ce pour cela que je continue de collectionner ces disques invisibles. De fouiller les bacs poussiéreux. De préférer les marges aux avenues éclairées, ces carrières incomplètes. Dans ces succès manqués. Je reconnais quelque chose de profondément humain. Une manière digne de traverser le bruit du monde sans jamais se confondre avec lui.
The Comsat Angels, pour moi, ne sont pas seulement un groupe. Mais une preuve silencieuse que la beauté peut exister sans témoin. Qu’elle peut survivre dans les interstices. Dans les caves. Dans les cartons de disquaires, attendant simplement qu’une oreille tardive, un jour, se penche vers elle.




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