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Little Nemo "Private Life" (ArteFact/Présage, 1988)

  • kocat
  • il y a 3 minutes
  • 4 min de lecture

Il y a des groupes qui ne traversent pas le temps : ils s’y déposent, comme une fine poussière lumineuse que seuls certains regards savent encore voir. Little Nemo fait partie de ceux-là. Pas un groupe de mémoire collective, pas une balise consensuelle de la New Wave française, mais un secret partagé entre quelques cœurs battant à la même fréquence. Une chambre d’écho pour adolescents mélancoliques, pour nuits trop longues, pour matins gris où l’on apprend à devenir soi sans vraiment savoir comment.

Ils venaient de cette France des marges (Issy-les-Moulineaux), celle qui regardait vers l’Angleterre sans jamais renier sa propre langue intérieure. Nés au milieu des années 80, dans ce moment fragile où l’après-Punk se dissout dans des formes plus atmosphériques, ils ont très tôt trouvé leur timbre propre. Héritiers indirects de la Cold Wave mais déjà ailleurs, plus lyriques, plus romantiques, plus solaires dans leur tristesse. Là où tant de formations cultivaient la sécheresse et l’ascèse, eux laissaient entrer l’air, les textures, une respiration presque organique. Leur musique n’était pas une posture : c’était un climat. Un climat intérieur.


Avant "Private Life", il y avait eu "Past and Future", premier jalon d’un parcours qui aurait mérité d’être davantage reconnu. Mais "Private Life", en 1988, ouvrait une pièce supplémentaire. Plus intérieure, plus crépusculaire, plus consciente aussi de sa propre fragilité. Cinq titres comme cinq chambres. Cinq miroirs légèrement déformants dans lesquels je reconnaissais quelque chose de moi que je n’avais pas encore vécu.

J’étais au lycée. L’âge où l’on se fabrique en silence, où chaque disque devient un territoire intime. Je me souviens très précisément de cette sensation : l’impression d’entendre non pas un groupe, mais une possibilité de vie. Je me disais — sans le formuler clairement — voilà ce que je voudrais faire si j’avais un groupe. Pas la gloire, pas la scène, pas la lumière, mais cette manière d’habiter le son, de faire de la mélancolie une architecture, de bâtir des pièces où l’on puisse respirer.


"Blue Years" ouvrait le disque comme on entrouvre un rideau un matin d’hiver. Une nostalgie anticipée, presque irréelle : regretter des années que l’on est encore en train de vivre. La guitare semblait ne pas toucher le sol, chaque note en lévitation, refusant la gravité. J’écoutais ce morceau en marchant vers le lycée et je comprenais — sans pouvoir le dire — que ces jours deviendraient un jour des souvenirs. Que ces “années bleues” étaient déjà en train de s’effacer au moment même où je les traversais. Je découvrais qu’on pouvait être fragile sans être faible, qu’on pouvait être lent sans être immobile.


Puis venait "A Handful Of Sand", et le temps devenait matière. Une poignée de sable entre les doigts. L’impossibilité de retenir. La ligne de basse y dessinait une route nocturne, une trajectoire intérieure. Je l’écoutais dans le bus, regard perdu dans les vitres, et soudain le monde extérieur s’effaçait. Je n’étais plus dans une petite ville, plus dans un quotidien répétitif : j’étais dans une ville imaginaire faite de néons pâles et de trottoirs humides. La musique devenait un espace de projection mentale. Une échappée.


Avec "My Eternal Friend (2nd Way)" apparaissait la figure de l’autre. L’ami absolu de ces années-là, celui à qui l’on confie tout, persuadé que le lien sera indestructible. La voix — toujours un peu en retrait, presque timide — semblait parler depuis une autre pièce. Il y avait là une pudeur bouleversante. Pas d’emphase, pas de démonstration : juste une présence. Une voix qui n’essayait pas de convaincre, seulement d’exister. Cette chanson contenait des visages, des promesses murmurées dans des cours de récréation, des fidélités naïves et sincères.


"A Day Out Of Time" suspendait tout. Véritable parenthèse, véritable vertige. Le temps cessait d’être linéaire. Comme ces après-midi d’hiver où la lumière décline trop tôt et où l’on ne sait plus très bien quelle heure il est. Ce morceau me donnait l’impression d’habiter un interstice, une zone hors calendrier. Il m’a appris que la musique pouvait créer son propre tempo existentiel. Que l’on pouvait sortir du temps sans quitter sa chambre.


Et puis "Precious Days", ce dernier titre que je considérais déjà comme un adieu alors qu’il n’était qu’une reconnaissance. Une nuit calme. Une solitude habitée. Pas la solitude subie, mais choisie, apprivoisée. Il y avait là une lumière discrète, presque imperceptible. Une façon de dire que la mélancolie n’est pas une impasse mais un passage. Que les jours ordinaires, ceux qui semblent insignifiants, sont peut-être les plus précieux.


Le visuel du disque participait à cette hypnose. Une image qui n’illustrait rien, qui n’expliquait rien, mais qui installait un climat. À l’époque, les pochettes comptaient autant que les chansons : elles étaient des seuils. Celle-ci ouvrait sur un espace mental, presque cinématographique, comme un plan fixe dans un film qu’on n’a jamais vu mais dont on connaît pourtant l’histoire. Je restais parfois à la contempler pendant que la musique tournait, persuadé qu’elle contenait une clé invisible.

Ce qui me frappe aujourd’hui, en y repensant, c’est la justesse de ce groupe. Pas une note de trop, pas un effet inutile. Une économie de moyens qui n’était jamais de la pauvreté, mais une forme d’élégance. Little Nemo ne cherchait pas à remplir l’espace : ils le dessinaient. Ils laissaient des zones d’ombre, des silences, pour que l’auditeur y dépose sa propre vie.


Il y avait aussi cette sensation très forte que leur musique était faite pour durer, non pas dans les charts mais dans les existences. Une musique qui ne vous quitte pas, qui reste en arrière-plan pendant des années, puis qui revient intacte, chargée de tout ce que vous avez vécu entre-temps. Elle ne change pas. C’est vous qui changez autour d’elle.

Je mesure aujourd’hui à quel point "Private Life" a été un disque fondateur pour moi. Non seulement parce qu’il m’a donné envie, peut-être, de faire de la musique — mais parce qu’il m’a offert une manière d’habiter le monde. Une esthétique de la retenue, du demi-jour, du sentiment non formulé. La conviction que la beauté peut être discrète, presque invisible, et pourtant essentielle.


Little Nemo n’était pas un groupe spectaculaire. C’était un groupe nécessaire. Et pour l’adolescent que j’étais, ce mini-album fut moins un objet qu’un refuge. Un lieu où déposer mes propres silences, mes propres doutes, mes propres élans.

Aujourd’hui encore, quand je réécoute ces cinq titres, je retrouve les couloirs trop longs, les cahiers griffonnés, les après-midi d’hiver. Mais je retrouve surtout cette certitude naissante : la musique peut être une maison.

Et certaines maisons ne s’écroulent jamais.


 


 
 
 
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