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Shout dans les Cévennes...

  • kocat
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture

Il y a des œuvres qui ne se contentent pas de traverser une vie : elles en deviennent la matière même, le grain, la texture sensible. "Songs from the Big Chair" n’est pas seulement pour moi un grand disque des années quatre-vingt — c’est une chambre d’écho où résonnent encore mes premières tentatives d’être au monde.


Je n’avais alors qu’une connaissance très vague de Tears For Fears. Leur histoire, je ne la découvrirai que bien plus tard, comme on reconstitue après coup la biographie d’un visage familier. Deux garçons de Bath, Roland Orzabal et Curt Smith, passés par un premier groupe mod, Graduate, puis happés par la vague Post-Punk, mais déjà ailleurs, déjà portés par une obsession : comprendre comment l’enfance fracture les adultes que nous devenons. Leur nom même, emprunté à la thérapie primale, portait en lui cette volonté de sonder la mémoire émotionnelle. "The Hurting" était un disque de cicatrices, austère, presque monochrome, que je n’écouterai que plus tard — et que j’aimerai pour sa nudité, sa cohérence, sa manière de faire de la pop un espace analytique.


Mais en 1985, je ne savais rien de tout cela. J’étais en cinquième, dans mes Cévennes natales, dans cet entre-deux où l’enfance commence à se fissurer sans que l’adolescence ait encore pris toute sa place. Le monde extérieur me parvenait par fragments, par ondes incertaines. La radio était un phénomène physique avant d’être un médium culturel : il fallait lutter contre le relief, contre les parasites, contre la distance. Mon ampli-tuner, mon fil de cuivre tendu comme une ligne de vie vers le ciel — c’était presque un geste rituel. Chercher la fréquence, stabiliser le souffle, attraper la musique avant qu’elle ne se dissolve.

Et puis il y eut "Shout".


Ce morceau n’est pas entré dans ma vie : il l’a ouverte. Cette batterie lente et souveraine, ces nappes qui semblaient élargir l’espace de la pièce, cette voix qui ne chantait pas seulement mais exhortait. Je ne comprenais pas les paroles, pas vraiment, mais je comprenais l’énergie. Quelque chose en moi reconnaissait cet appel. Crier sans bruit, exister sans savoir comment, trouver une forme à ce qui n’avait pas encore de nom.

Je vivais au-dessus de l’internat des filles, dans cette institution où ma mère occupait la fonction de chef de service. Situation étrange : être à la fois à l’intérieur et à la périphérie, enfant du lieu mais pas de son système. En bas, il y avait ces présences féminines, plus âgées, déjà engagées dans une vie que je ne faisais qu’entrevoir. Et il y avait cette jeune fille, en particulier, stationnant parfois sous ma fenêtre. Nous ne parlions pas. Des regards, des déplacements, des jeux de cache-cache dérisoires et essentiels. La musique devenait alors un langage de substitution. Monter le volume au moment où passait "Shout", c’était envoyer un signal, dire : je suis là, moi aussi, dans le flux du monde, dans la modernité, dans quelque chose qui me dépasse.


J’enregistrais des cassettes comme on constitue un journal intime sonore. Le bouton REC déjà enclenché, la touche pause prête à céder — geste d’une précision extrême pour un enfant. Attendre le bon moment, éviter la voix de l’animateur, capturer le morceau dans sa pureté supposée. Il y avait là une école de l’écoute, une discipline, presque une éthique. La musique n’était pas disponible à volonté : elle se méritait, se guettait, se sauvait du flux.

Quand j’ai demandé une cassette de Tears For Fears, je ne savais pas exactement ce que je demandais. Ma mère est revenue avec deux objets qui allaient structurer mon imaginaire : "Arena" de Duran Duran et "Songs from the Big Chair". Des cassettes. Le format lui-même impliquait une temporalité particulière : retourner la bande, anticiper la face B, connaître la durée des morceaux. On habitait physiquement l’album. Et quel album.


Avec le recul, je comprends qu’il s’agissait d’un tournant pour le groupe. Sortir de l’introspection presque claustrale de "The Hurting" pour construire une pop monumentale, ample, qui conserve la profondeur psychologique tout en visant l’universel. La production de Chris Hughes, les arrangements sophistiqués, l’équilibre entre machines et instruments organiques : tout concourt à créer un espace sonore vaste, presque cinématographique.

"Everybody Wants to Rule the World" m’apparaissait comme une route ouverte, une ligne d’horizon. Il y avait dans cette chanson une mélancolie active, une conscience diffuse du monde adulte — pouvoir, désir, responsabilité — qui résonnait confusément en moi. "Head Over Heels" était plus intérieur, plus circulaire, comme une pensée qui revient sur elle-même. "Mothers Talk" apportait une tension presque industrielle. "Working Hour" ouvrait une nuit lente, "saxophonique", que je ne comprenais pas encore mais qui me fascinait. Et "Listen", en clôture, était déjà une forme d’ambient avant que je sache ce mot — une sortie progressive du langage.


Mais au-delà de l’analyse, il y avait le vécu. La sensation physique de la bande qui tourne, le cliquetis du mécanisme, la chaleur du plastique entre les mains. Le fait d’écouter un album entier, sans zapping possible, sans dispersion. La musique devenait un espace dans lequel entrer et rester.

C’est seulement plus tard que je découvrirai "The Hurting", et je serai frappé par son austérité, sa cohérence, sa gravité. Je comprendrai alors que Tears For Fears n’était pas seulement un groupe de tubes, mais une entité profondément conceptuelle, presque thérapeutique. Mais mon point d’entrée restera toujours "Songs from the Big Chair", parce qu’il correspond à un moment précis de ma formation sensible : l’instant où la musique, le désir naissant, la solitude géographique et l’ouverture au monde se sont superposés.


Dans la chronologie de ma vie, ce disque précède l’arrivée de The Cure et de "The Head on the Door", qui viendront colorer autrement mes paysages intérieurs. Mais Tears For Fears représente le seuil, la première architecture sonore pleinement habitée.

Aujourd’hui encore, quand j’écoute "Shout", je ne peux pas dissocier la musique de la topographie : les montagnes, la réception difficile, la lumière de fin d’après-midi, la fenêtre, la présence en bas, le sentiment d’être à la fois invisible et traversé par quelque chose de plus grand que moi. La musique comme preuve d’existence.

Je mesure aussi combien ce disque m’a appris la durée. "Shout" n’est pas une chanson pressée. Elle s’installe, elle construit sa montée, elle exige de l’auditeur une forme de patience. Peut-être est-ce là que s’est formée une part de mon rapport à la musique : dans cette acceptation du temps long, dans cette idée qu’un morceau peut être un paysage plutôt qu’un objet.


Il y a enfin, dans ce souvenir, quelque chose de l’ordre de la transmission. Ma mère, en m’offrant ces cassettes, ne m’a pas seulement donné de la musique : elle m’a donné un accès au monde, une possibilité de me projeter ailleurs tout en restant ancré dans ce territoire cévenol. Ce geste, je le relis aujourd’hui comme un acte fondateur.

Certains albums deviennent des autobiographies parallèles. "Songs from the Big Chair" est l’une des miennes. Non pas parce qu’il raconterait ma vie, mais parce qu’il a accompagné le moment où ma vie a commencé à se raconter à elle-même.

 

 
 
 

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